
Quelle chance ont ces nouvelles générations ! Elles vivent une époque en tous points formidable. L’horizon de leurs possibilités n’a jamais été aussi large.
Grâce aux merveilles de la technologie – mais pas seulement, bien sûr ! –, les enfants d’aujourd’hui ont accès à tout, au bout de leurs jolis petits doigts potelés. Il n’y a qu’à voir la fascination qui les habite lorsque, dans le berceau ou la poussette, ils découvrent le monde sur l’écran du téléphone de leurs parents ; comment ils s’amusent aux aventures si vivantes, si originales, si enthousiasmantes de Peppa Pig et autres divertissements culturels adaptés à leur âge.
Ainsi faut-il encourager leurs parents à leur confier, dès leurs premiers jours, ce qui deviendra leur compagnon le plus fidèle, ce qui, nous promettent les visionnaires transhumanistes, n’est qu’un avant-goût des incroyables prothèses technologiques qui demain les augmenteront. Il faut être moderne, enfin !
Et développer le plus tôt possible les compétences et savoir-faire nécessaires dans le monde d’aujourd’hui… et surtout de demain : faire correctement glisser ses doigts sur un écran est devenu bien plus important, bien plus utile que les vieilleries rébarbatives que les anciennes générations s’évertuaient à vouloir transmettre.
Tenez : ce qu’on appelait la « politesse », avec toutes ses normes contraignantes, tous ses « fais pas ci », « fais pas ça ». Quelle torture pour des enfants dont l’essence même est d’expérimenter, de s’exprimer, de bouger. Il faut oser le dire et l’assumer : la « politesse », c’est fasciste ! Et imaginer que certains parents rétrogrades persistent, en 2026 !, à vouloir inculquer ces règles surannées et odieuses, qui pervertissent la nature d’adorables bambins, c’est… c’est… c’est pas bien, voilà !
Parce que c’est à la société de s’adapter aux petits, par l’inverse !
Une preuve que nous vivons sous un État fasciste : l’idée qu’on puisse interdire, dans les trains, des wagons aux enfants, au prétexte fallacieux et mensonger qu’ils se comporteraient « mal » et gêneraient les autres passagers. Mais enfin ! Un enfant qui crie, c’est seulement un enfant qui cherche sa voix et sa voie. Il faut l’entendre. Il faut même l’encourager ! Laissez-les vivre ! Ceux qui se plaignent des enfants prétendument « mal élevés » dans les lieux publics ne sont qu’un ramassis de réactionnaires rétrogrades qui feraient mieux d’aller faire un tour dans la première école Montessori du coin. Ils apprendraient tellement sur le bien-être des enfants, ces sales fascistes !
En plus, c’est très simple de calmer un enfant qui fait part à voix haute de son désir immédiat : il suffit de le satisfaire. Et le plus souvent, de lui donner ce qu’il veut : un jouet, un bonbon ou, la meilleure solution en général : lui rendre sa tablette ou son téléphone. Regardez l’intensité de concentration, la lueur d’intelligence dans son œil quand, au restaurant, dans la rue, dans n’importe quel lieu public, il s’absorbe dans son écran.
Bien sûr, la technologie ne peut pas tout. Elle est neutre, n’est-ce pas ? elle n’est qu’un outil. Mais un outil auquel nous avons l’impérieux devoir de les former. Enfin… j’avoue, je m’emporte. En réalité, ce sont plutôt eux qui nous y forment. Ils sont tellement plus à l’aise, plus intelligents, plus adaptés. Évidemment : ils sont nés avec, ils sont nés dedans !
Alors quand je vois qu’il y a encore un « débat » sur la place des écrans à l’école, j’en perds mon optimisme. Enfin presque (smiley). Je me dis que, de toute façon, tous ces combats d’arrière-garde seront bientôt finis.
Il suffit d’attendre que les derniers boomers soient morts.
Bon débarras !
Nous serons tellement mieux, entre nous.
Les entendre sans cesse ânonner que les mauvais scores PISA sont corrélés à l’utilisation des écrans me fatigue un peu.
D’abord, PISA, c’est nul. Ça ne mesure pas les vraies compétences ni les savoir-faire utiles dont les jeunes ont vraiment besoin.
Et puis les chiffres, on peut leur faire dire n’importe quoi.
Et puis je n’ai qu’à demander à ChatGPT et je sais qu’il me dira que tout ça, ce n’est pas vrai.
La preuve, on dit que le numérique altère :
La concentration : je l’ai déjà dit, alors je le répète, il n’y a qu’à observer un petit devant un écran pour voir combien il est concentré.
La mémoire : au contraire ! ils mémorisent des quantités de choses : les sites où trouver leurs vidéos préférées, les noms des influenceurs qu’ils adorent…
La lecture : c’est absurde, ils passent leur temps à lire des tas de choses sur leurs écrans, et souvent la même chose, d’ailleurs.
L’écriture : quelle merveille d’avoir enfin remplacé les cahiers de texte, le papier et les crayons par des tablettes infiniment plus pratiques et qui développent tant les capacités motrices et cognitives des tout-petits. Quant à l’antique stylo-plume, il est banni des écoles depuis bien longtemps. Parce que, de toute façon, le stylo-plume, avec la position du bras et du poignet qu’il impose tyranniquement au corps, c’est fasciste !
Mais il faut rester vigilants. La réaction n’est pas encore éteinte. Certains pays, dans le Nord de l’Europe, par exemple, soumis à des pressions rétrogrades, néo-luddites et technophobes – des fascistes ! – reviennent en arrière alors qu’ils étaient en pointe dans l’utilisation des écrans dans l’éducation. Le combat n’est donc jamais définitivement gagné. Même si nous allons dans le sens de l’Histoire ; même si nous sommes l’Histoire ! Parce que l’Histoire, c’est fasc… ah, euh, non. Pardon.
Toutes les sources véritablement scientifiques le disent – et celles qui disent le contraire ne sont pas scientifiques puisqu’elles disent le contraire, bien sûr ! – : des gamins qui passent leur temps devant la télé, un ordi ou un téléphone sont bien mieux adaptés au monde. Et s’ils réussissent moins bien à l’école, c’est l’école le problème : c’est parce que l’école n’est pas adaptée au monde. La question de l’interdiction des téléphones dans les établissements scolaires ne devrait même pas être un sujet de discussion mais une évidence absolue, unanimement partagée : bien entendu qu’il faut les autoriser ! Et même les généraliser partout, tout le temps, voyons !
L’époque où l’école se contentait de faire ingurgiter des savoirs inutiles et ennuyeux à des élèves passifs, gavés à la manière de ces pauvres canards dans une horrible usine de torture pour gallinacés du Sud-Ouest de la France, cette époque est, fort heureusement, révolue ! Les savoirs morts laissent la place à l’information vivante, pour le plus grand bien de tout le monde et des élèves d’abord. Nos parents ont réussi à abattre l’odieuse Instruction publique, nous avons détruit l’hideuse Éducation nationale, vive la Garderie inclusive ! Tellement plus humaine, tellement plus progressiste.
L’école doit être adaptée à l’enfant, pas l’inverse. Comme l’expliquait très bien la maîtresse de ma fille au début du CP, prouvant ainsi qu’elle avait parfaitement intégré les dogmes de l’Inspection : « l’apprentissage de la lecture est un processus long qui dépend de chaque enfant ; et il est parfaitement normal qu’un élève de CM2 continue d’apprendre à lire. » La construction du savoir par l’enfant le rend acteur de son propre apprentissage et rompt ainsi avec les vieilles lubies autoritaires du passé. Parce que l’instruction, c’est fasciste !
En effet, la transmission unilatérale d’un maître (quel mot atroce qui résume, à lui seul, l’enfer qu’a été l’école pendant des générations !) vers des élèves, c’est terminé. Finito. Rideau. Sayonara, Adieu. Bonne nuit. Nous avons définitivement déboulonné les statues totalitaires des figures d’autorité. Parce que l’autorité, c’est fasciste ! Le professeur qui professe du haut de son estrade à la façon du premier cureton venu du haut de sa chaire, plus personne n’en veut : nous sommes libérés, délivrés, nous n’écouterons plus jamais ! Fin du silence mortel, vive le bruit pédagogique !
Que les enseignants rompent enfin avec ces réflexes d’un autre âge (sombre, très sombre, l’âge) : qu’ils cessent de s’offusquer que ce qu’ils prennent, avec la morgue de leurs préjugés, pour un tas de gélatine bloblotant, mais n’est en réalité qu’un enfant au potentiel infini et dont le regard au premier abord semblable à celui d’une vache comtoise ruminant ses petites fleurs des montagnes du Haut-Doubs au printemps recèle tout au fond de lui l’étincelle d’un génie qui n’attend que le stimulus qui l’embrasera et le révèlera à lui-même et au monde, qu’ils cessent donc de s’offusquer que ce tas de gélatine… je veux dire : que cet enfant préfère scroller des réels sur son téléphone qu’écouter leurs « leçons » – qu’ils se remettent donc en question, ces vieux barbons, ces bourreaux d’enfants ! Parce qu’en fait, si on ne les écoute pas, c’est parce qu’ils sont incapables d’intéresser leur audience.
C’est leur faute.
Ils doivent déconstruire leurs méthodes pédagogiques pour se mettre à la hauteur des apprenants. Qui ne sont d’ailleurs pas seulement des apprenants mais, comme les adultes, eux aussi des enseignants. Parce que, répétons-le tant que certains ne l’auront toujours pas compris : il n’y a plus de maîtres ni d’élèves, seulement des individus qui s’enrichissent mutuellement par le partage de leurs opinions et de leurs ressentis, tous aussi légitimes, quels qu’ils soient. Les adultes ne peuvent plus faire étalage d’une quelconque expertise surplombante – l’expertise, c’est fasciste ! – ni de la maîtrise d’une discipline.
D’ailleurs, il ne faut pas s’y tromper : les disciplines n’ont pour seul objet que d’imposer la discipline. Or la discipline, c’est fasciste ! Donc les disciplines, c’est fasciste aussi !
La « discipline » n’est que l’héritage des heures les plus sombres de notre histoire. Celles de la torture des corps et des esprits. Le mot même devrait être interdit, oublié, supprimé des dictionnaires, afin que nous soyons définitivement débarrassés de la chose.
Heureusement, la plupart des nouvelles recrues, de même que les syndicats et les inspecteurs, ont bien compris qu’il s’agit d’être avant tout bienveillant avec les élèves. Tout le mouvement des réformes des quarante dernières années va dans ce sens et une part croissante de la profession en est convaincue, en témoigne l’amélioration sensible du recrutement aux concours – qui font d’ailleurs la part belle aux savoir-être des futurs enseignant et à leur pédagogie, bien plus qu’à un examen scolaire et rétrograde de leurs connaissances dans les « disciplines ». Vive la bienveillance !
Quant à ceux qui usent encore des méthodes archaïques, ce ne sont que des tortionnaires. Ils feraient mieux d’intégrer une bonne fois pour toutes, si tant est que des esprits aussi malfaisants en soient capables, qu’un enfant qui, par exemple, tape un adulte en maternelle et lui adresse des mots qui, certes, peuvent sembler déplacés dans la bouche d’un petit, ce n’est pas du tout un échec (ou alors un échec des méthodes pédagogiques mises en œuvre par l’enseignant !) mais une réaction salutaire que l’adulte doit accepter et prendre en compte. Car l’enfant manifeste là un désarroi justifié devant une institution – et, il faut bien l’avouer, un enseignant – qui n’a pas encore achevé sa déconstruction.
Toute réaction induisant un degré même minime de coercition non seulement est contre-productif mais surtout témoigne d’un réflexe autoritaire et, osons le dire : fasciste.
Au contraire, l’enfant doit être incité à mobiliser cette énergie vitale pour sublimer ce qui n’est pas de la violence mais un besoin d’extraversion. On peut l’amener, avec son accord, vers une activité physique dans laquelle il exprimera de manière épanouissante et constructive ses pulsions légitimes, par exemple la boxe ; ou une activité culturelle pour l’aider à parfaire l’expression orale de ses désirs, par exemple le rap, dont la qualité du vocabulaire ne doit pas être évaluée par la quantité de mots et leur positionnement sur une échelle du « bon goût » – c’est fasciste ! – mais par leur puissance évocatrice et leur ancrage dans la réalité socio-culturelle de l’enfant. Les « gros mots » sont riches d’une polysémie rafraîchissante, ainsi que l’ont montré tous les grands auteurs qui ont joué avec l’argot.
Peu importe que le vocabulaire qu’ils manipulent se rétrécisse, qu’il se métisse à l’anglais. Plutôt que d’imposer un vocabulaire à l’odeur de formol et sans lien avec l’expérience vécue des enfants, il vaut bien mieux leur faire accéder à la beauté et à la poésie qui résident au cœur des quelques mots qu’ils manipulent avec aisance. Ce n’est bien entendu pas la quantité qui compte : une poignée de mots suffit à communiquer autant que nécessaire ! Car c’est à ça que le langage sert : à communiquer. Et les nouvelles générations n’ont aucun besoin de se farcir l’esprit avec des formules depuis longtemps inusitées (pour de bonnes raisons !) pour communiquer efficacement.
L’orthographe, la grammaire, la conjugaison, la syntaxe… aux poubelles de l’Histoire, ces veilles oppressions fascistes ! Les brillants « Linguistes atterrés » nous le rappellent avec force et vigueur : la langue est à nous, la langue est à tout le monde : nous pouvons en faire ce que nous voulons ! et les enfants n’ont plus à subir ces carcans qui oppriment leurs esprits assoiffés de liberté ! Et puis, franchement, à l’heure des correcteurs automatiques et de l’IA générative qui écrit elle-même les textes dont on a besoin, à quoi peuvent bien servir ces vieilleries ?
Les savoirs, c’est has-been. Ce qui importe, c’est le vécu, le ressenti. L’école doit accueillir tous les enfants, comme ils sont. En respectant leur identité vécue. En étant vraiment inclusive. C’est-à-dire en luttant activement contre toutes les haines, toutes les dominations, toutes les Xphobies possibles. Elle s’est trop longtemps cachée derrière la fausse valeur de « laïcité » qui n’est qu’un racisme systémique islamophobe patriarcal et colonial d’État. La laïcité, c’est fasciste !
Au contraire, l’école est un espace de vie, d’épanouissement, pleinement ouvert sur le monde, ancré dans les enjeux de la société qui viennent y nourrir les débats et les discussions. Il faut détruire les murs des écoles, en achever la décolonisation, déconstruire les derniers restes de la logique carcérale qui y a trop longtemps régné, ainsi que l’a si bien montré Michel Foucault – loué soit son nom. Les parents, les associations – celles qui militent pour les causes justes, évidemment, pas les fascistes ! –, tout le monde y a sa place, à égalité.
Vive la véritable démocratie scolaire !
Terminées, les notes ; adieu, les classements ; finis, les redoublements. De toute manière : les notes, les classements, les redoublements, c’est fasciste !
Tout le monde au même niveau, puisqu’il n’y a plus de niveau !
Quant aux parents qui refusent de mêler leurs enfants à ceux des autres, qui haïssent la démocratie, l’égalité et le progressisme, qui pratiquent l’entre-soi bourgeois raciste colonial en mettant leurs enfants dans le privé, ce ne sont que des réactionnaires, des fascistes !
Ils ne comprennent pas que ce qu’ils perçoivent, à travers leur idéologie rance, comme une « baisse de niveau » – n’importe quoi ! je l’ai dit : il n’y a pas plus de niveau, or ce qui n’existe pas ne peut pas baisser, CQFD – est en réalité la plus extraordinaire évolution de notre environnement mental ! Ils ne jurent que par des normes arbitraires passéistes qui reposent sur des visions du monde dépassées.
La lecture longue de romans assommants dont aucun collégien ou lycéen n’a gardé un souvenir autre qu’une interminable souffrance – ces fameux « classiques », vecteurs de conceptions archaïques et réactionnaires : les « classiques », c’est fasciste ! – laisse enfin la place à des dispositifs dynamiques, avec lesquels les jeunes gens interagissent véritablement plutôt qu’ils ne les subissent. Leur capacité à jongler avec différentes applications, différents appareils démontre leur adaptation et leur acquisition de compétences tout à fait étrangères à leurs prédécesseurs. Les générations précédentes font pâle figure devant l’agilité digitale (dans les deux sens de l’adjectif, ha ha) de leurs descendants. Il y a une distance bien plus grande entre les adolescents d’aujourd’hui et leurs parents qu’entre ces derniers et leurs ancêtres du néolithique.
Le multitasking, le zapping, la fragmentation optimisée de l’attention, sont autant de compétences stimulées par le remplacement de l’écrit – tellement limité et barbant ! – par l’image, la vidéo et l’oralité, plus directes, plus efficaces, plus riches. La dimension temporelle se réduit à l’instant présent, à l’immédiat, à la sensation dans toute sa pureté, dans toute sa franchise, effaçant les affres et les angoisses bien inutiles du temps long.
La connexion permanente des jeunes entre eux et au réseau leur ouvre des possibilités infinies. Cette notion élitiste et excluante de « culture » (pire : la « culture générale », beurk ! la « culture générale », c’est fasciste !) est enfin remplacée par celle, bien plus démocratique et progressiste d’accès. Même les intellos, ces petits fayots premiers-de-la-classe binoclards arrogants, sous l’impulsion toujours très bienveillante de leurs camarades, finissent par comprendre qu’ils n’ont pas intérêt à continuer de faire semblant de s’intéresser à ces calembredaines.
Les vieilles dissertations pour lesquelles on devait élaborer fastidieusement une problématique et un plan, articuler des arguments pour dérouler une pensée complexe… ces exercices vains et sans intérêt n’ont désormais plus aucune justification, même de façade, puisqu’il suffit d’être connecté à n’importe quelle IA pour produire des documents bien plus pertinents que tout ce qu’un élève du secondaire pourrait inventer.
Ainsi tournons-nous joyeusement le dos aux savoirs figés pour leur préférer les accès à l’information. Il suffit de poser une question à un ordinateur pour obtenir ce qu’on cherche. Les premiers résultats de n’importe quel moteur de recherche apportent toutes les données qu’on veut. L’intelligence artificielle remplace avantageusement les pénibles efforts de recherche de sources et de réflexion autonome. L’hétéronomie est un bienfait de la technique, un confort délicieux pour l’esprit. Il y a une espèce de magie dans la technologie moderne. Et nos jeunes l’ont très bien compris qui s’en servent avec une maestria stupéfiante et une confiance bienheureuse.
L’effort s’évapore au profit du plaisir, du ludique. Youpi ! On s’amuse, non plus en apprenant – puisque cela ne sert à rien – mais en découvrant, en inventant, en s’exprimant, en exhibant au monde sa singulière identité. À quoi bon perdre du temps à apprendre des rudiments de mathématiques (on a des machines pour calculer !), de sciences (on a des IA pour répondre à toutes les questions), d’histoire (le passé n’a aucune importance, seuls comptent le présent et le futur), de français (on a des IA pour écrire ce qu’on veut)… ?
Mieux vaut remplacer tout cela par des cours vraiment intéressants et utiles. L’école commence, ce n’est pas trop tôt !, à dispenser des enseignements dans ces domaines que les familles lui délèguent avec quelque raison (et que les réacs qualifient d’« heures de rien » alors qu’au contraire, on y fait de tout !) : en écologie (comment bien fermer le robinet pendant qu’on se lave les dents, comment bien faire pipi sous la douche…), en alimentation (mangez moins gras, moins salé, moins sucré…), en informatique… même si, très bientôt, ces derniers seront devenus eux aussi inutiles puisque l’intelligence artificielle peut elle-même produire du code à volonté.
Quand je pense que certains profs sont encore contre l’informatique à l’école… Oh ! La panique morale ! Exactement comme les parents qui limitent le temps de jeux vidéo à leurs mômes. À mon époque, on s’éclatait la gueule sur Counter Strike ; les versions d’aujourd’hui sont bien plus belles, bien plus complexes, bien plus précises : on s’éclate la gueule avec autant de raffinement mais plus de réalisme. Et tout le monde sait bien que non seulement les jeux vidéo sont un plaisir qui participe au bien-être psychologique mais qu’en plus ils sont bien plus utiles que, par exemple, la lecture : ils développent bien plus de compétences.
Et les compétences (pardon : les skills – soft et hard) servent enfin à évaluer les élèves. Il n’y a qu’à voir : depuis qu’on les utilise au collège et au lycée, et qu’on les mesure grâce au contrôle continu – cette méthode tellement plus juste et moins traumatisante que l’examen final –, les mentions ont explosé au bac. C’est bien la preuve qu’on mesure enfin ce qui est important pour les jeunes, non ?
Cela permet à tant de lycéens d’accéder aux études supérieures, en toute confiance puisqu’ils y retrouvent la même tolérance bienveillante.
L’université est un lieu d’épanouissement, d’expérimentation, de recherche de soi. Si le redoublement subi dans le primaire et le secondaire a été heureusement aboli, le redoublement choisi, lui, est une bénédiction de l’université. Grâce à lui, des étudiants peuvent explorer toutes les voies possibles sans crainte d’exclusion : en multipliant les premières années de licence dans toutes les matières qui peuvent les intéresser – tout particulièrement dans les sciences humaines et sociales – ils se construisent en respectant leur propre rythme.
Voilà qui est enthousiasmant ! Bien plus que les jérémiades de vieux mandarins qui, parce qu’ils avaient étudié une matière poussiéreuse et sans intérêt depuis plus longtemps et soi-disant fait leurs preuves par la publication d’ouvrages volumineux que personne n’avait lu, usurpaient une autorité fascisante et interdisaient toute discussion de leurs « savoirs », bien plus que les jérémiades de ces vieux mandarins, donc, qui regrettent maintenant ce temps révolu des cours magistraux en chaire (et souvent en chair, ha ha) et qui, au nom d’un hypocrite « humanisme » (l’humanisme, c’est fasciste !), osent encore sanctionner les trouvailles langagières et les effets stylistiques des étudiants, qu’ils qualifient injustement de « fautes ». Qu’importe la syntaxe, qu’importe la grammaire : seules comptent l’intention et l’expression ! Pour le reste, l’IA suivra.
Le décloisonnement, l’interdisciplinarité, les studies, tout cela apporte un courant d’air frais bienvenu dans la vieille maison poussiéreuse de l’Alma mater. Les questions véritablement utiles, qui intéressent nos jeunes générations conscientisées, éveillées à l’intersectionnalité des luttes, sont enfin au cœur des universités, non seulement dans les sciences sociales, mais même dans les sciences dites « exactes » ou « dures ». Il est bien plus pertinent de s’interroger sur les transidentités ou le bilan carbone dans les sociétés antiques que de relire, encore, ces vieux mâles blancs de Platon ou Cicéron ; de même, le sujet crucial du lien entre mathématiques blanches, racisme systémique et impérialisme colonialo-capitaliste doit engager tous les chercheurs en mathématiques pour déconstruire leurs insupportables privilèges et préjugés. Toutes les communautés scientifiques doivent passer par ces remises en question salutaires. Et les initiatives des grandes revues d’imposer des quotas de sources citées par genre et race, nonobstant le contenu de ces références (qui écrit et bien plus important que ce qui est écrit) montrent que nous progressons !
L’université s’ouvre avec bonheur à d’autres formes de rapport au savoir, à d’autres rationalités, plus légitimes encore que celles promues jusqu’à présent, précisément parce qu’elles ont fait l’objet d’une oppression continue par la « raison » occidentalocentrée. La science occidentale a vécu. Elle doit laisser la place aux traditions spirituelles indigènes, à toutes les variations de l’ésotérisme, du paranormal et du surnaturel injustement méprisées alors qu’elles ne peuvent qu’enrichir notre rapport au monde : en sciences, en médecine, la rupture avec la froide dictature de la « raison » blanche ne peut qu’apporter le bonheur dans le cœur et dans la vie des étudiants. Ouvrons donc nos chakras, que diable !, préférons toujours les sorcières aux ingénieurs et les incantations aux antibiotiques ! Parce que la science et la raison, c’est fasciste !
La grande mutation à laquelle nous assistons – mieux : que nous avons le privilège de vivre en direct dans nos corps et nos esprits – ne doit pas nous faire peur. Je vois un excellent signe dans les « études » qui prétendent montrer que les nouvelles générations réussiraient moins bien que leurs prédécesseurs à des tests plus abscons et déconnectés du réel les uns que les autres. Que leurs « performances » (quel mot atroce !, les performances, c’est fasciste !) en lecture, écriture, calcul, résolution de problèmes, QI et autres billevesées d’un autre âge soient inférieures signifie qu’ils sont bien meilleurs dans ce qui compte vraiment !
Peu importe que des étudiants en master de Littérature ne fassent pas la différence entre le futur et le conditionnel, n’identifient pas l’ironie dans un texte et fassent cinquante ou soixante fautes dans une copie de quatre pages ; peu importe que des élèves ingénieurs soient incapables de faire des calculs simples de tête, confondent cause et corrélation et militent à Greenpeace… Tout cela n’a aucune importance : ils l’auront tous, leur bac+5 ! De toute façon, examens et concours ont enfin intégré ce bouleversement formidable dans leurs sujets comme dans leurs notations.
La faiblesse de la « culture générale classique » est un symptôme d’une excellente santé mentale et s’accompagne souvent d’une très grande confiance en soi. Parce que ces jeunes gens ont bien compris que le monde leur appartient et que les compétences qu’ils maîtrisent et qui n’existaient pas il y a seulement vingt ans sont dorénavant incontournables et le seront d’autant plus demain.
Ce sont ceux qui réussissent le mieux à ces fameux tests qui doivent s’inquiéter : ils sont tout à fait inadaptés au monde contemporain. Tant pis pour eux ! Le monde n’a pas besoin d’eux !
Il n’a pas besoin de faits, qui ne servaient qu’à asseoir une oppression abjecte (les faits, c’est fasciste !) ; il a besoin de convictions, d’engagements, de capacité à défendre ses opinions, elles-mêmes bien ancrés dans une identité affirmée et affirmative. Les universités et tous les établissements d’enseignement supérieur – en sciences humaines et sociales d’abord, mais aussi dans tous les autres domaines – sont faits pour exercer l’engagement des étudiants, pour favoriser leur mobilisation au service des causes qui leur tiennent à cœur, pour encourager leur capacité à défendre leurs points de vues et pour leur apprendre à utiliser tous les moyens possibles dans ce but.
Voir les campus, non seulement anglo-saxons mais aussi français, se soulever régulièrement au rythme d’émotions soigneusement sélectionnées, c’est là la preuve d’une jeunesse qui va bien. Qui sait choisir ses combats. Qui n’hésite pas, lorsqu’elle se sent offensée dans ses croyances et opinions, à contredire ses soi-disant « maîtres », à l’égal desquels elle s’élève avec justesse et justice. Qui conteste fermement l’étude d’œuvres qui heurtent sa sensibilité, choquent ses convictions, égratignent ses identités, des œuvres aussi scandaleuses que Le Mépris avec cette scène ignoble de réification du corps de la femme (« et mes fesses ? ») ou encore Tom Sawyer dans lequel se trouve l’immonde « mot-qui-commence-par-un-N », dont la simple lecture provoque malaises et crises d’angoisse chez les étudiants.
Lorsque leur réécriture conforme à nos valeurs supérieures n’est pas possible ou suffisante, il ne faut pas hésiter à interdire, purement et simplement, tous ces livres malveillants. À s’en débarrasser pour éviter que leurs poisons ne viennent perturber les jeunes générations. Nous ne pouvons que nous réjouir à la perspective de grandes fêtes rituelles au cours desquelles nous brûlerions sur d’immenses bûchers, symboles de notre tolérance brûlante et de notre d’inclusivité incandescente, tous ces témoins d’une époque à annihiler, dont tous les restes, tous les souvenirs, doivent être anéantis.
L’interdiction du Mal au nom du Bien : nos jeunes défendent fermement leurs valeurs, même contre l’institution, même contre les traîtres qu’elle sait traquer jusque dans son propre sein, contre ces complices génocidaires du système oppressif colonial patriarcal occidentaliste capitaliste. Contre tous ces intolérants qui heurtent volontairement les sensibilités à fleur de peau de nos identités écorchées. L’époque est au ressenti : chaque ressenti, chaque expression de l’identité – qu’elle soit sexuelle, raciale, religieuse… – est forcément juste et légitime et ne saurait être contredite ; la tolérance de l’autre est donc absolue, et ceux qui osent la refuser en remettant en cause le ressenti de l’autre doivent être rééduqués… avec la plus grande fermeté bienveillante. Bravo !
Cincinnatus, 9 mars 2026

Pour compléter :
De la bêtise artificielle – Anne Alombert – Éditions Allia
J’aimeJ’aime