L’amnésie numérique

La Mémoire, René Magritte (1948)

Le naïf qui a récemment tenté d’ouvrir un fichier qu’il avait créé dans les années 2000 (ou, pour les plus inconscients ou téméraires, dans les années 1990) se reconnaît rapidement à sa mine déconfite face aux tourments existentiels que provoque l’impossibilité à retrouver les mots ou les images d’une époque dont le souvenir se heurte au mur de l’obsolescence numérique. Que restera-t-il, dans cinquante ou cent ans, de ce que nous produisons aujourd’hui ? Et, sans doute pire encore, de tout ce qui a été produit jusqu’à nous, et dont nous sommes les héritiers négligents ? [1]

« Croissance infinie, ressources finie » : l’évidence a été confisquée pour être mise à toutes les sauces de cette moraline qui suinte des discours « écologistes » et qui trahit surtout l’inculture scientifique de ceux qui les profèrent. Et pourtant, l’augmentation continue des besoins matériels et énergétiques semble bel et bien faire l’impasse sur la dimension temporelle. Les matériels se dégradent avec le temps ; les appareils, logiciels et standards se périment avec le développement continu de nouvelles versions, fonctionnalités, normes… Il est certes toujours possible de convertir d’anciens fichiers dans des nouveaux formats, de les copier sur du matériel plus récent et de reproduire ces « sauvegardes » pour préserver les œuvres de l’esprits dorénavant toutes produites par ordinateur. Indéfiniment ?

Et puis il y a celles, nées avant l’ère numérique, que l’on numérise. L’illusion est largement partagée que la dématérialisation est une offre d’éternité. Or, contrairement au premier fichier numérique venu, un manuscrit (ou un livre imprimé sur du bon papier) conservé dans des conditions de température et d’hygrométrie correctes (même pas besoin de climatisation) ne bouge pas, ou très peu, et demeure lisible pendant des siècles, voire des millénaires. Surtout : pour accéder au savoir qu’il renferme, il n’y a besoin que de connaître la langue dans laquelle il a été écrit, alors que tout fichier numérique nécessite, d’abord, une source d’énergie et le truchement d’un matériel et d’un logiciel qui peuvent le décoder pour pouvoir accéder à son contenu – archives et bibliothèques jouent un rôle capital dans la préservation de cet héritage.

Numériser ne peut donc servir à conserver que dans le sens où la consultation de la version numérique permet d’éviter les manipulations d’un objet ou d’un document trop fragiles. Autrement, c’est une erreur ou un mensonge : les numérisations effectuées ne serait-ce qu’il y a vingt ou (pire) trente ans doivent aujourd’hui être refaites parce que leur qualité n’est plus satisfaisante. Et il va sans doute falloir recommencer, encore et encore, tous les vingt ou trente ans.

Dans ces conditions, entre le « nativement numérique » et le fruit des numérisations, l’inflation des fichiers est tout à fait vertigineuse. Et la question se pose : qu’est-ce qui est digne d’être conservé ? De nombreuses institutions, des chercheurs et des entreprises travaillent à l’archivage pérenne des fichiers numériques et développent des réflexions passionnantes sur le sujet.

Mais, réciproquement, la question de ce qui est perdu est peut-être plus importante encore. De tout ce qui, avec la bascule de l’essentiel des productions directement dans le monde numérique, disparaît de facto. Toutes les versions intermédiaires ou inabouties, tous les brouillons d’écrivains – ces trésors parfois aussi riches et bouleversants que les œuvres elles-mêmes –, toutes ces traces s’effacent au profit des seuls résultats finaux, entiers, immédiatement achevés, en apparence nés de nulle part, incréés, présents sans passé, sans histoire, sans vécu.

Ainsi avons-nous affaire à un rapport au temps radicalement différent. La disparition du temps long, de la durée, de la distance, du recul, de la perspective ; la négation de l’expérience, donc de l’essai, de l’erreur, de la remise en cause, du questionnement, du changement d’avis, du regret et du remords… simplement : du doute. Sans regard sur le passé, sans pensée d’un avenir lointain : l’aplatissement, l’écrasement de toute la ligne temporelle sur l’instant seul, sa concentration sur un présent infiniment dilaté.

Les promesses d’accès direct à tout le savoir du monde sont un mirage ; l’illusion numérique de la disponibilité immédiate de la mémoire universelle est en réalité une amnésie à retardement. Un subterfuge à la narcose de l’esprit. Bien loin de l’oubli comme condition du bonheur (Nietzsche, à peu près), cet anéantissement de la durée ne provoque que sidération et enfermement narcissique.

Les écrans font ainsi écran au temps et au monde simultanément. Nous vivons une rupture civilisationnelle dans notre manière d’habiter le monde : nous ne sommes plus capables de concevoir des œuvres de culture pour durer au-delà d’une vie d’homme. La notion d’œuvre elle-même se délite au profit de l’événement, de la performance, du jetable… jusque dans l’architecture, art, en principe, le moins évanescent, dont les édifices sont devenus à durée déterminée. Parler d’édifier pour l’éternité ne provoque que les sourires en coin des philistins et les clins d’œil des derniers hommes. Quant au Beau…

Cette rupture est vécue comme la bascule dans un nouvel âge, exempt de tout héritage, de tout lien, donc doté d’un droit absolu sur le monde : rien de ce qui me précède ne m’oblige. Dislocation du monde commun, rapport au monde d’enfant sauvage, monstrueux, dont témoigne l’indifférence (qui est pire encore que le mépris) généralisée envers le patrimoine (et non : ses exploitations folkloristes qui transforment la culture en son opposé, la marchandise, n’en sont pas la résurrection mais son oraison funèbre).

Le fantasme de la table rase s’appuie sur les hallucinations numériques : les contes transhumanistes de fusion de l’homme avec la machine relèguent toute l’histoire humaine pré-numérique à des âges sombres. Il y a, évidemment, de la religion là-dedans : une foi niaise, une transcendance technicienne, une eschatologie de supermarché, un culte au présent et à la vitesse… Et gare aux mécréants : le monde nouveau leur est interdit.

Plutôt que de nous servir de la machine pour nous libérer de nos fers, comme un démultiplicateur de nos capacités humaines ; nous la servons en lui confiant justement ce qui fait notre intelligence, notre humanité – et transformons l’outil en idole. Avec une frivolité, avec une désinvolture tout à fait charmantes.

La culture est conservatrice par nature (Arendt). Elle est la réponse sublime et vaine de l’homme à l’entropie du monde. Elle lutte contre l’effacement et l’absurde.

Confortablement vautrés, nonchalamment avachis dans nos canapés, nos doudous technologiques accrochés à nous au point où l’on ne distingue plus qui est la prothèse de quoi, nous assistons à la rupture anthropologique majeure d’une civilisation qui ne veut plus durer et organise elle-même sa propre obsolescence, sa propre renonciation à ce qu’elle est, sa propre disparition. Et programme elle-même sa propre mort.

Cincinnatus, 16 mars 2026


[1] Avertissement : point de « technophobie » ici. Point de nostalgie luddite, non plus – quoique la nostalgie n’ait pas à s’excuser : elle n’est en rien un sentiment honteux. On peut critiquer la technique (et plus encore l’asservissement de la science à la technique, comme j’ai pu le faire dans d’autres billets) sans devoir subir les accusations crétines des « progressistes » autoproclamés, technolâtres aussi bêtes que limités.

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Cincinnatus

Moraliste (presque) pas moralisateur, misanthrope humaniste, républicain râleur, universaliste lucide, défenseur de causes perdues et de la laïcité, je laisse dans ces carnets les traces de mes réflexions : philosophie, politique, actualité, culture…

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