Recherche hommes d’État désespérément

Georges Clemenceau, Marie-Gabriel Biessy

En bon républicain, j’ai en horreur tous les césarismes, j’exècre les aventuriers et les mercenaires, je fuis les obsédés du pouvoir personnel et les sauveurs autoproclamés, je conspue les matamores et les bateleurs, je conchie les imposteurs et les opportunistes.

Mais il faut bien avouer que, réciproquement, rien ne me dégoûte tant que la médiocrité, la veulerie, la pusillanimité des politicards de bac à sable, de tous ces apparatchiks incultes qui confisquent l’offre politique actuelle, qui ne connaissent, de toute leur vie, que les antichambres du pouvoir avant que les plus minables d’entre eux réussissent, à force d’avilissement, à obtenir ces maroquins qui ne récompensent que l’incompétence et l’abjection de conscience.

Dans ce paysage de désolation, sans se laisser prendre aux illusions romantiques de l’effraction toujours suspecte d’un homme providentiel, ne peut-on s’offrir le luxe inouï de vouloir pour représentants, pour gouvernants, quelques « hommes d’État », cette notion surannée, devenue à peine compréhensible ?

Sans pousser le vain espoir jusqu’à chercher aujourd’hui des Clemenceau ou des de Gaulle – le moule est cassé, qui a produit ces exceptions déjà extraordinaires en leurs époques –, le souvenir n’est pas tout à fait éteint d’hommes politiques qui, il n’y a pas si longtemps – cela semble pourtant si loin –, ont su tenir leur rang et conserver une forme d’honneur. Si seulement quelques-uns pouvaient sortir du rang.

Imaginons, sans doute pas des « grands hommes » mais, au moins, des « hommes d’État » [1]

Sous la mitraille

Vous vous révélez en général dans la crise – la fameuse rencontre d’un homme et d’un moment ; la coïncidence d’un tempérament et d’un événement… je n’aime pas le mot « destin », il n’y a pas de fatum, plutôt un kaïros que l’on est capable de reconnaître et dont on a le courage de saisir les ailes.

Vous vous démarquez, on vous remarque, par votre sang-froid et votre hauteur de vue. Dans l’adversité, lorsque les lâches disparaissent et que les scélérats capitulent au nom d’un « réalisme » de collabos, vous montrez le courage simple de l’honneur. À la vacherie humaine, vous opposez la dignité humaine.

Il y a de la grandeur à savoir avoir raison contre tout le monde. Et tenir. Tenir. Et tenir encore.

Cette volonté, ce refus de se coucher, d’abandonner, n’échappent pas au doute. La tentation peut être grande de la reddition. Vous connaissez, chacun, cette solitude, cette mélancolie qu’imprime nécessairement la lucidité devant le monde tel qu’il va, devant l’homme tel qu’il est.

Pour poursuivre, pour tenir, il faut à la fois une angoisse profonde et une volonté, une foi – au sens le moins religieux : sans besoin d’un quelconque dieu auquel vous accrocher, seulement un horizon sur lequel maintenir le regard, sans cligner de l’œil.

Au travail

Si vous semblez surgir de la crise comme le diable de sa boîte, vos qualités dans la direction « normale » des affaires vous distinguent déjà des petits gestionnaires à l’éthos de tiroir-caisse. Rien ne vous dégoûte tant que la prostitution idéologique, les reptations serviles, les offres de services façon marché aux bestiaux, ou aux puces.

Vous ne vous entourez que des meilleurs dans tous les domaines, nonobstant les affiliations, les étiquettes, les services rendus, les amitiés, les retours d’ascenseurs attendus : seuls comptent la compétence, la fiabilité et le sens du devoir. Cela vous crée bien plus d’ennemis que d’amis. Peu vous chaut.

Vous refusez la démagogie et vous vous fichez de votre popularité. Vos détracteurs peuvent gesticuler autant qu’ils veulent, vous n’avez pas le temps ni le tempérament de leur offrir plus qu’un souverain dédain : vous savez que seule compte l’action… et que vous ne pourrez jamais arriver au bout. Alors se concentrer sur l’essentiel. Et laisser aux autres les bassesses de la politicaillerie.

Incorruptibles, vous combattez tous les clientélismes, toutes les prévarications. Vous résistez sans fléchir aux pressions, aux ingérences, aux manipulations, à tous les lobbies qui font passer leur intérêt personnel au-dessus de l’intérêt général, leurs désirs au-dessus de la loi. Vous ne cherchez pas l’élection ni la réélection pour votre confort personnel ni pour faire fructifier votre petit business mais pour continuer de servir l’intérêt général et le bien commun. Avec abnégation.

Vous savez que la souveraineté nationale est l’autre nom de la démocratie.

Vous avez à cœur les intérêts nationaux. Vous avez une « certaine idée de la France ». Pour vous, la France a une voix originale à faire entendre dans le concert des nations. Vous ne pouvez accepter sa provincialisation, sa relégation à l’arrière-plan sur la scène mondiale, sa vassalisation à des puissances étrangères, sa « normalisation », c’est-à-dire sa déchéance. Vous défendez donc farouchement la souveraineté et l’indépendance nationales, et ne supportez pas les complicités coupables de bien des dirigeants politiques avec les ennemis de la France.

Vous êtes convaincus que la politique du pays ne se fait pas à la Corbeille, que le politique prime l’économique, et l’intérêt général les intérêts privés.

Contre la myopie d’une époque obsédée par le présent, vous voyez loin. Dans le passé comme dans l’avenir. Vous n’avez cure des modes, des mouvements de foules sentimentales, des passions tristes collectives, de l’écume du jour. Vous pensez en générations. Vous liez les générations : les morts, les vivants et à-naître, dans une trame commune. Vous avez une haute conception de la civilisation, de l’histoire, de ce dont on hérite et qu’on a le devoir d’enrichir et de transmettre, au moins en aussi bon état, aux générations suivantes. Vous vous faites le protecteur de la culture, de la langue, du patrimoine.

Vous exercez votre droite raison contre les obscurantismes – tous les obscurantismes.

Votre compréhension du monde et des hommes ne laisse guère de place à l’angélisme. La lucidité vous guide. Vous savez qu’une verticalité est nécessaire, que les billevesées démagogiques contre l’autorité offrent le pouvoir aux pires autoritaires.

Vous n’essayez pas de manipuler le peuple, vous ne prenez pas les citoyens pour des enfants. Vous rendez à la vertu civique son sens d’engagement au service de la Cité, l’élévation de l’individu à la puissance du citoyen ; et vous favorisez, vous encouragez, vous suscitez par tous les moyens – mais d’abord par l’exemple – la vertu civique dans le peuple. Vous incarnez la nation sans la confisquer, vous la laissez vivre.

Alors que d’autres dressent les Français les uns contre les autres, fabriquent des boucs émissaires à tours de bras, pourrissent sciemment la vie de pans entiers de la population par idéologie ou intérêt, vous craignez par-dessus tout les fractures béantes que vous voyez s’accroître chaque jour entre les Français. Vous voulez rassembler la nation, non la diviser ; vous ne pensez qu’à réconcilier les Français entre eux et avec la France elle-même.

L’homme et sa légende

Je n’imagine ni des anges ni des surhommes. Depuis au moins Machiavel, on sait que la morale et le politique n’appartiennent pas au même domaine : ils ne sont pas incompatibles mais rien n’oblige à ce qu’ils se recouvrent. La vertu civique n’est ni un synonyme ni un succédané de la morale : la raison d’État impose des décisions que la morale réprouve – c’est la responsabilité des hommes d’État de les assumer. Et puis, bien entendu, rien n’empêche un homme d’État, aussi remarquable puisse-t-il être dans la lumière du public, de se montrer dans l’ombre du privé un fieffé salaud : la moralité de l’homme politique n’a rien à voir avec sa mission, son rôle, sa fonction.

Ne jamais oublier qu’il y a un homme vivant, souffrant, aimant, doutant, un homme forcément vulgaire à ses moments, avec ses mesquineries et ses erreurs, ses hontes et ses regrets, ses imperfections et ses défauts, ses souffrances, ses angoisses et son désespoir qui en font un être humain et que l’histoire oublie ou grossit, que les contemporains et les successeurs effacent ou exagèrent.

C’est pourquoi sont navrantes toutes les tentatives à la mode de déboulonner les statues des Commandeurs du passé au nom de « valeurs » du présent, dont le cours spéculatif atteint aujourd’hui des niveaux stratosphériques dans des bulles d’entre-soi. Les lamentables iconoclastes modernes revendiquent leur faute d’anachronisme et réécrivent l’histoire à l’encre de leurs propres névroses. Qu’ils règlent donc leurs comptes sur le canapé de leur psychanalyste ! Leurs calomnies salissent la mémoire de personnalités qui, à côté de ces nains, sont des géants.

Il faut être lucide sur les légendes – qu’elles soient noires ou roses –, ne jamais les prendre au premier degré. Construites parfois du vivant même du grand homme mais le plus souvent post mortem, elles servent d’abord à exciter les ferveurs, les passions pour et contre, à exalter les vocations des jeunes procureurs et à déchaîner les adulateurs [2].

Jusqu’à la putréfaction

Dénuée d’une culture humaniste minimale, sans même parler de la culture scientifique qui fait défaut à la plupart de nos contemporains alors que nous en avons cruellement besoin pour comprendre le monde qui nous entoure, la nullité de notre classe politique – peut-être la pire depuis la Révolution – a de quoi désespérer les plus optimistes. L’effet générationnel est visible : nous sommes passés du règne des normaliens et des polytechniciens à celui des énarques puis aux HEC et maintenant aux voyous et mafieux. Et on ose nier le déclin ?

Cincinnatus, 4 mai 2026


[1] C’est évident mais, pour les philistins demi-instruits de l’inclusivisme : homo, pas vir.

[2] Cette reconstruction de l’homme autour, à côté, de sa légende n’est pas à rejeter en soi. Elle doit être regardée pour ce qu’elle est : un morceau de l’histoire qui colle à la peau et prétend rendre plus réelle l’Histoire… sauf que ce morceau est lui-même parfois, souvent, tout aussi irréel, tout aussi reconstruit. Évidence à la limite du truisme mais que l’on néglige un peu trop : toutes les biographies du monde, qu’elles versent dans l’hagiographie ou le règlement de comptes, ou encore qu’elles aient la prétention d’une imaginaire neutralité axiologique, sont toujours nécessaires, autant que l’est leur discussion, mais elles n’enserreront jamais complètement l’homme ni son personnage. Il y a une hybris un peu ridicule chez certains biographes – et, pour être honnête, surtout chez leurs attachés de presse – à prétendre rendre la vérité d’une figure historique. Ce qui nous échappe toujours : pourquoi celui-là et pas un autre, à ce moment-là de l’Histoire ? On peut noircir des milliers de pages, toutes les questions n’ont pas nécessairement de réponse.

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Cincinnatus

Moraliste (presque) pas moralisateur, misanthrope humaniste, républicain râleur, universaliste lucide, défenseur de causes perdues et de la laïcité, je laisse dans ces carnets les traces de mes réflexions : philosophie, politique, actualité, culture…

Une réflexion sur “Recherche hommes d’État désespérément”

  1. Bonjour,

    Concernant le « personnel politique » actuel, je partage en totalité votre sentiment .

    Comme dans le théâtre classique la qualité des Hommes est souvent affaire de temps, de lieu, d’action mais à tout cela il faut ajouter le courage à l’abnégation… L’alignement de ces astres est rare…

    A ce déclin succèdera t-il un sursaut? Ou bien est-ce la fin?

    Il paraît qu’Alain a dit: « Le pessimisme est d’humeur; l’optimisme de volonté ». Je me range à cet avis; il y aura toujours des Hommes volontaires mais pas tout le temps…

    Et puis je pense que nous avons les politiques que nous méritons et si nous voulons qu’ils soient à la hauteur de nos espérances nous devons d’abord répondre à cette question: que sommes-nous prêts à sacrifier, que sommes nous prêts à endurer pour changer le monde?

    Au plaisir de vous lire,

    Pierre

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