
Communisme, socialisme, républicanisme, libéralisme, bonapartisme, royalisme, fascisme, nazisme… quel que soit leur bord politique, aussi nobles ou odieuses soient-elles, la plupart des idéologies en –isme se sont toujours assumées comme telles, leurs partisans s’en sont toujours revendiqués avec fierté, portant haut leurs étendards quitte à (et souvent pour) se castagner avec ceux d’en face. Il s’agit d’entrer dans l’espace public à visage découvert, afin de défendre une vision du monde et un programme politique, de convaincre de la justesse et de la justice de ses vues… voire de s’imposer par la force des armes lorsque celle des arguments ne suffit plus.
De l’idée au cœur de l’idéologie à l’expression de l’idéologie elle-même puis jusqu’à son application concrète, il y a bien du chemin, le long duquel l’idée d’origine ne peut manquer de s’avilir. Peut-on juger une idée coupable des crimes commis en son nom ? La question n’a rien de trivial. Mais elle devient plus difficile encore lorsque ceux qui appliquent consciencieusement une idéologie avancent masqués et affirment crânement, contre l’évidence même du réel, que celle-ci n’existe tout simplement pas. Ainsi profitent, aujourd’hui, d’un déni ahurissant deux idéologies parmi les plus influentes : à croire leurs propres adeptes, néolibéralisme et wokisme n’existeraient que dans l’esprit malade de leurs détracteurs. Le parallèle entre les deux n’a rien de fortuit puisque ce les deux revers de la même médaille : notre merveilleuse modernité.
Néolibéralisme : la domination fantôme
Le néolibéralisme a son histoire, ses penseurs, ses grandes figures intellectuelles mais aussi politiques, sa novlangue, ses objectifs, ses obsessions, ses boucs émissaires, sa doctrine et ses dogmes, sa propagande d’une efficacité redoutable, ses grands prêtres et ses petits sectateurs… [1] Il se fait passer pour rationnel et même scientifique : les diverses chapelles orthodoxes, ordo-libérales, etc. usurpent la scientificité prêtée à tort à l’économie [2]. Cette imposture fait partie de l’arsenal très classique des idéologies qui tentent ainsi d’échapper au réel en lui opposant une construction alternative immunisée contre les critiques [3]. Les mensonges des néolibéraux ont si bien pénétré les esprits qu’ils sont acceptés comme des vérités absolues : « la France est un pays soviétique », « les fonctionnaires sont une masse improductive et les chômeurs des assistés », « nous payons trop d’impôts qui étouffent les vraies forces vives », « une entreprise privée fera toujours mieux qu’un service public », « réussite financière, accumulation infinie de richesses et consommation frénétique doivent être les objectifs de tous ; d’ailleurs tous les enfants devraient rêver de devenir milliardaires », « il faut d’urgence désétatiser la France afin que les plus riches, donc les meilleurs, ne s’enfuient pas dans des contrées plus accueillantes », « le saint Marché et la libre concurrence peuvent régler tous les problèmes », etc. etc. Parfois plus subtils, souvent plus brutaux encore, les mots d’ordres néolibéraux émaillent éditoriaux et discours des politiques, jusqu’à être repris tels quels au comptoir du café et sur les réseaux dits sociaux. Un des principaux arguments des négationnistes, matraqué quotidiennement, est que l’État serait obèse et les impôts les plus élevés au monde – dans ces conditions, comment imaginer qu’il existerait en France quelque chose comme le néolibéralisme ? Outre que ces pétitions de principe sont fausses, on se leurre en imaginant que le néolibéralisme recherche l’anéantissement pur et simple de l’État. En réalité, c’est beaucoup plus simple… et plus pervers encore : son objectif est la privatisation de l’État de toutes les façons possibles. En l’occurrence, trois sont privilégiées : d’abord la vente au privé de tous les services et institutions (énergie, autoroutes, santé, école…) pouvant apporter un profit direct, après en avoir soigneusement coupé les moyens, calomnié les agents et installé son sous-produit toxique, le new public management, dont on connaît les méthodes criminelles héritées de ce que l’on a fait de pire dans le privé depuis plus de vingt-cinq ans ; ensuite le détournement des finances publiques au profit des puissances d’argent, tant par les cadeaux fiscaux directs que par l’appel au privé là où le public pourrait faire le travail mieux et moins cher ; enfin, par l’utilisation des moyens régaliens de l’État, police en tête, au service d’intérêts privés.
Et ça marche ! Le modèle néolibéral est de loin dominant mais, à en croire ses propres séides, il n’existerait pas, ne serait qu’un épouvantail agité par les méchants gaucho-socialo-communistes.
Wokisme : l’identitarisme pour les nuls
De toutes les nuances d’identitaires, les « wokes » sont sans doute l’espèce la plus bruyante en même temps que la plus bête [4]. Ces minus, au QI inversement proportionnel aux décibels de leurs chouineries et qui ne parlent et ne pensent que par clichés, nient effrontément les menaces de mort, les intimidations et les harcèlements envers tous ceux qui osent affirmer publiquement n’être pas d’accord avec leurs théories fumeuses, les censures de spectacles ou de conférences, les happenings en formes de violentes destructions réelles ou symboliques d’œuvres d’art, la vertu ostentatoire, les alliances avec les pires obscurantismes religieux, les diatribes misogynes et homophobes et les menaces contre les femmes et les homosexuels, les croyances ésotériques et ouvertement antiscientifiques, la défense d’intérêts étrangers et la haine, très petite-bourgeoise, de soi, les sympathies coupables et les complicités pour les pires bourreaux magiquement transformés en victimes, les calomnies contre la laïcité, le massacre de la langue et de la culture, etc. etc. [5]. Dans notre époque ivre de vulgarité et de puritanismes, les nouveaux Torquemada de la moraline s’en donnent à cœur joie et, eux aussi, prennent soin de maquiller leurs délires d’un vernis sociologique pseudo-scientifique. Ainsi fleurit une novlangue amphigourique dont les sophismes permettent de glisser en surface, bien à l’abri des périlleuses profondeurs de la pensée – pour ma part, plutôt que de « déconstruire », je préfère décortiquer : c’est moins snob et plus respectueux. Tous les identitaires profitent de ce travail de sape pour déployer leur emprisonnement des plus effroyables, claustrophobes et déprimants derrière les barbelés des nouvelles conventions. Les « wokes » sont les jumeaux des islamogauchistes, dont les méfaits empoisonnent l’université et y éteignent les Lumières. Lorsqu’en février 2021, Frédérique Vidal, ministre de l’Enseignement supérieur et de la recherche de l’époque, a dénoncé (de la pire manière qui soit, de telle sorte qu’on pouvait légitimement se demander si c’était de la pure incompétence ou du sabotage volontaire) l’islamogauchisme qui gangrène une grande partie des universités de lettres, de langues et de sciences humaines et sociales (au moins), les réactions de contestation et de déni, de tribunes en interviews dans tous les médias complaisants, furent à ce point outrées et surjouées que même le couteau le moins affûté du tiroir ne pouvait plus guère douter de l’ampleur de l’entrisme de cette idéologie dans l’Université française. Le délabrement de l’enseignement supérieur répond à l’effondrement de l’institution scolaire : tout le monde le voit, tout le monde le sait mais, comme dans le conte d’Andersen, « Les Habits neufs de l’empereur », les courtisans et les idéologues qui grouillent dans les ministères se gardent bien de rien dire. Et nous avons beau hurler que le roi est nu, les métastases se propagent et le saccage se poursuit obstinément.
« Panique morale ! », « fascistes ! », « extrême droite » s’égosillent-ils, considérant qu’est d’extrême droite tout ce qui n’est pas eux… et sans même se rendre compte que leur vision du monde a bien plus la gueule de Gobineau que celle de Jaurès.
Le Diable de Baudelaire
Ces dénégations me font irrésistiblement penser au très beau et très juste petit poème en prose de Baudelaire, « Le joueur généreux », et à son diable, dont « la plus belle des ruses » est « de vous persuader qu’il n’existe pas ! » Pour le plaisir, le voici en intégralité :
Le joueur généreux
Hier, à travers la foule du boulevard, je me sentis frôlé par un Être mystérieux que j’avais toujours désiré connaître, et que je reconnus tout de suite, quoique je ne l’eusse jamais vu. Il y avait sans doute chez lui, relativement à moi, un désir analogue, car il me fit, en passant, un clignement d’œil significatif auquel je me hâtai d’obéir. Je le suivis attentivement, et bientôt je descendis derrière lui dans une demeure souterraine, éblouissante, où éclatait un luxe dont aucune des habitations supérieures de Paris ne pourrait fournir un exemple approchant. Il me parut singulier que j’eusse pu passer si souvent à côté de ce prestigieux repaire sans en deviner l’entrée. Là régnait une atmosphère exquise, quoique capiteuse, qui faisait oublier presque instantanément toutes les fastidieuses horreurs de la vie ; on y respirait une béatitude sombre, analogue à celle que durent éprouver les mangeurs de lotus quand, débarquant dans une île enchantée, éclairée des lueurs d’une éternelle après-midi, ils sentirent naître en eux, aux sons assoupissants des mélodieuses cascades, le désir de ne jamais revoir leurs pénates, leurs femmes, leurs enfants, et de ne jamais remonter sur les hautes lames de la mer.
Il y avait là des visages étranges d’hommes et de femmes, marqués d’une beauté fatale, qu’il me semblait avoir vus déjà à des époques et dans des pays dont il m’était impossible de me souvenir exactement, et qui m’inspiraient plutôt une sympathie fraternelle que cette crainte qui naît ordinairement à l’aspect de l’inconnu. Si je voulais essayer de définir d’une manière quelconque l’expression singulière de leurs regards, je dirais que jamais je ne vis d’yeux brillant plus énergiquement de l’horreur de l’ennui et du désir immortel de se sentir vivre.
Mon hôte et moi, nous étions déjà, en nous asseyant, de vieux et parfaits amis. Nous mangeâmes, nous bûmes outre mesure de toutes sortes de vins extraordinaires, et, chose non moins extraordinaire, il me semblait, après plusieurs heures, que je n’étais pas plus ivre que lui. Cependant le jeu, ce plaisir surhumain, avait coupé à divers intervalles nos fréquentes libations, et je dois dire que j’avais joué et perdu mon âme, en partie liée, avec une insouciance et une légèreté héroïques. L’âme est une chose si impalpable, si souvent inutile et quelquefois si gênante, que je n’éprouvai, quant à cette perte, qu’un peu moins d’émotion que si j’avais égaré, dans une promenade, ma carte de visite.
Nous fumâmes longuement quelques cigares dont la saveur et le parfum incomparables donnaient à l’âme la nostalgie de pays et de bonheurs inconnus, et, enivré de toutes ces délices, j’osai, dans un accès de familiarité qui ne parut pas lui déplaire, m’écrier, en m’emparant d’une coupe pleine jusqu’au bord : « À votre immortelle santé, vieux Bouc ! »
Nous causâmes aussi de l’univers, de sa création et de sa future destruction ; de la grande idée du siècle, c’est-à-dire du progrès et de la perfectibilité, et, en général, de toutes les formes de l’infatuation humaine. Sur ce sujet-là, Son Altesse ne tarissait pas en plaisanteries légères et irréfutables, et elle s’exprimait avec une suavité de diction et une tranquillité dans la drôlerie que je n’ai trouvées dans aucun des plus célèbres causeurs de l’humanité. Elle m’expliqua l’absurdité des différentes philosophies qui avaient jusqu’à présent pris possession du cerveau humain, et daigna même me faire confidence de quelques principes fondamentaux dont il ne me convient pas de partager les bénéfices et la propriété avec qui que ce soit. Elle ne se plaignit en aucune façon de la mauvaise réputation dont elle jouit dans toutes les parties du monde, m’assura qu’elle était, elle-même, la personne la plus intéressée à la destruction de la superstition, et m’avoua qu’elle n’avait eu peur, relativement à son propre pouvoir, qu’une seule fois, c’était le jour où elle avait entendu un prédicateur, plus subtil que ses confrères, s’écrier en chaire : « Mes chers frères, n’oubliez jamais, quand vous entendrez vanter le progrès des lumières, que la plus belle des ruses du diable est de vous persuader qu’il n’existe pas ! »
Le souvenir de ce célèbre orateur nous conduisit naturellement vers le sujet des académies, et mon étrange convive m’affirma qu’il ne dédaignait pas, en beaucoup de cas, d’inspirer la plume, la parole et la conscience des pédagogues, et qu’il assistait presque toujours en personne, quoique invisible, à toutes les séances académiques.
Encouragé par tant de bontés, je lui demandai des nouvelles de Dieu, et s’il l’avait vu récemment. Il me répondit, avec une insouciance nuancée d’une certaine tristesse : « Nous nous saluons quand nous nous rencontrons, mais comme deux vieux gentilshommes, en qui une politesse innée ne saurait éteindre tout à fait le souvenir d’anciennes rancunes. »
Il est douteux que Son Altesse ait jamais donné une si longue audience à un simple mortel, et je craignais d’abuser. Enfin, comme l’aube frissonnante blanchissait les vitres, ce célèbre personnage, chanté par tant de poëtes et servi par tant de philosophes qui travaillent à sa gloire sans le savoir, me dit : « Je veux que vous gardiez de moi un bon souvenir, et vous prouver que Moi, dont on dit tant de mal, je suis quelquefois bon diable, pour me servir d’une de vos locutions vulgaires. Afin de compenser la perte irrémédiable que vous avez faite de votre âme, je vous donne l’enjeu que vous auriez gagné si le sort avait été pour vous, c’est-à-dire la possibilité de soulager et de vaincre, pendant toute votre vie, cette bizarre affection de l’Ennui, qui est la source de toutes vos maladies et de tous vos misérables progrès. Jamais un désir ne sera formé par vous, que je ne vous aide à le réaliser ; vous régnerez sur vos vulgaires semblables ; vous serez fourni de flatteries et même d’adorations ; l’argent, l’or, les diamants, les palais féeriques, viendront vous chercher et vous prieront de les accepter, sans que vous ayez fait un effort pour les gagner ; vous changerez de patrie et de contrée aussi souvent que votre fantaisie vous l’ordonnera ; vous vous soûlerez de voluptés, sans lassitude, dans des pays charmants où il fait toujours chaud et où les femmes sentent aussi bon que les fleurs, – et cætera, et cætera… », ajouta-t-il en se levant et en me congédiant avec un bon sourire.
Si ce n’eût été la crainte de m’humilier devant une aussi grande assemblée, je serais volontiers tombé aux pieds de ce joueur généreux, pour le remercier de son inouïe munificence. Mais peu à peu, après que je l’eus quitté, l’incurable défiance rentra dans mon sein ; je n’osais plus croire à un si prodigieux bonheur, et, en me couchant, faisant encore ma prière par un reste d’habitude imbécile, je répétais dans un demi-sommeil : « Mon Dieu ! Seigneur, mon Dieu ! faites que le diable me tienne sa parole ! [6] »
« La plus belle des ruses du diable est de vous persuader qu’il n’existe pas ! » : telle pourrait être la commune devise du néolibéralisme et du wokisme.
Cincinnatus, 2 octobre 2023
[1] Ceux qui souhaiteraient une analyse plus fouillée de l’idéologie néolibérale peuvent lire : « Misère de l’économicisme : 2. L’idéologie néolibérale ».
Quant à ceux qui préfèrent quelque chose de plus léger, ils peuvent se rabattre sur la galerie de portraits des différents visages qu’adopte le néolibéralisme : « Cinquante nuances de néolibéraux ».
[2] Il faut rappeler que cette discipline, qui pourrait relever des sciences sociales, s’ingénie à se présenter comme une science exacte alors qu’en la matière, elle ne vaut guère mieux que l’astrologie.
[3] Pour certains, c’était les races et la biologie ; pour d’autres, les classes et l’histoire…
[4] Et, ici aussi, les diverses obédiences sont légions : « Cinquante nuances d’identitaires ».
[5] Dans un tweet du 19 août 2023, Marguerite Stern fait la liste (toujours incomplète, hélas) des manifestations de ce qu’elle appelle « la tyrannie woke ».
[6] Charles Baudelaire, « Le joueur généreux », in Petits poèmes en prose, Œuvres complètes, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1951, p. 274-277.
