Justice nulle part ?

Allégorie de la justice, Bernardino Mei (1656)

Nous habitons des mondes parallèles dans lesquels chacun pleure ses morts sans un regard sur ceux des autres.

D’un côté, ce sont des mômes renversés par des gamins qui ne sont pas beaucoup plus vieux et qui « s’amusent » dans des « rodéos » aussi débiles que dangereux ; des vieillards tabassés par des voyous pour quelques euros, ou pour le plaisir, ou pour tromper l’ennui ; des filles violées et massacrées parce qu’elles ne s’habillent pas comme des petits puceaux arrogants à la barbe en balai-chiotte et au cerveau rempli de billevesées misogyno-religieuses imaginent qu’elles le devraient ; des quidams tués pour un regard ou parce qu’ils ont bravé, sans le savoir, le territoire d’une mafia quelconque ; des parents harcelés, menacés ou violentés parce qu’ils veulent seulement protéger leurs gosses des dealers qui font leur business dans le hall de l’immeuble, des professeurs assassinés parce qu’ils faisaient leur travail… autant de victimes qui ne seront l’objet que d’un entrefilet dans la rubrique faits divers de la presse locale ou, au mieux, se verront célébrées le temps d’une marche blanche qui rassemblera trente personnes avec des bougies et des nounours.

De l’autre, le lumpencaïdat qui pourrit la vie de tout le monde mais dont les délinquants et malandrins n’hésitent pas à ravager le pays dans des émeutes spectaculaires, qui tiennent à la fois de la rapine et du défouloir et dont les médias se délectent, quand l’un d’eux est tué par la police parce qu’il a refusé d’obtempérer à un contrôle et mis en danger les vies des passants et des agents des forces de l’ordre. Une partie de la classe politique, aussi irresponsable que cynique et clientéliste, ajoute le déshonneur à l’abjection en encourageant les émeutiers ; les mêmes s’indignent publiquement de l’« instrumentalisation par l’extrême droite », qui n’existe que dans leur esprit vicié par l’idéologie, des meurtres ou des viols lorsque le criminel est étranger, sans jamais s’émouvoir du crime lui-même si la victime n’appartient à la bonne minorité.

Chacun ses morts.

Viles plagiaires du trop fameux « sentiment d’insécurité », poignent parallèlement un sentiment d’injustice et un sentiment d’impunité qui se répondent et se réfléchissent comme deux miroirs en vis-à-vis. Or c’est rosse les sentiments, ça naît dans les entrailles et ça y grouille et ça y gonfle jusqu’à ce que ça explose.

Un sentiment d’impunité. Depuis les incivilités quotidiennes qui exaspèrent ceux qui les subissent mais ne reçoivent jamais la réponse qu’elles méritent – le plus souvent une bonne paire de baffes –, jusqu’aux pires crimes qui passent à travers les mailles bien trop larges du filet, la multiplication des faits divers, par leur répétition même, en fait autant de symptômes d’un mal plus large. Que risque-t-on à violer la loi, c’est-à-dire à élever son petit ego au-dessus de l’universel ? En laissant faire pendant trop longtemps, en fermant les yeux – par peur légitime, paresse désinvolte ou complicité idéologique – sur la délinquance sous toutes ses formes, on a créé des monstres d’égoïsme qui ne voient plus dans l’autre un être digne de respect mais un simple objet, éventuellement un obstacle à la réalisation immédiate de son désir : tout est permis ! La déshumanisation de la société de l’obscène efface la dignité humaine derrière la pulsion individuelle. Avec les encouragements d’une culture de l’excuse bien ancrée dans une « certaine gauche » qui, au nom de luttes dévoyées, semble toujours préférer les criminels aux victimes et fabrique de toutes pièces des coupables par naissance et des victimes par essence. Dans ces culpabilités génétiques disparaissent la liberté et la responsabilité individuelles au profit d’une responsabilité collective qui asservit l’individu à une identité et une communauté imposées. Belle négation de l’État de droit !

Un sentiment d’injustice. Ainsi fabrique-t-on dans le peuple un terrifiant sentiment d’injustice : l’impression que certains n’ont pas le droit à l’erreur et que d’autres peuvent faire ce qu’ils veulent et s’en sortent toujours. Les petits délinquants et les grands mafieux religieux et/ou criminels, les dealers qu’on laisse s’installer dans un quartier qu’ils empoisonnent avant de devoir en exfiltrer les habitants qui n’en peuvent plus, les multirécidivistes qui n’ont rien à faire sur notre territoire parce qu’ils sont sous OQTF (acronyme barbare pour « obligation de quitter le territoire », obligation si peu respectée que les premiers concernés s’en moquent comme de la première chaussette de ma grand-mère), mais aussi les harceleurs scolaires capables de détruire des vies dès la maternelle, mais encore les saccageurs du bien d’autrui « pour le bien supérieur de la planète » dont ils confisquent commodément la définition, et avec eux les vandales iconoclastes du patrimoine à la vertu destructrice, sans oublier les arrogants égoïstes de la pédale qui terrorisent les piétons au nom du Camp du Bien© ni leurs amis bistrotiers qui privatisent l’espace public pour sacrifier au culte tyrannique de l’impératif festif, et puis tous les escrocs professionnels, les fraudeurs impénitents, les tricheurs de toutes obédiences, les exilés fiscaux, les parasites privés qui ne vivent que de subventions publiques pour un service chimérique, les politiques eux-mêmes qui trahissent leur mandat et la nation en violant la loi pour leur propre intérêt, et puis et puis et puis… La liste, évidemment hétéroclite, paraît aussi baroque qu’interminable de ces nouveaux rentiers qui profitent de privilèges indus, n’ont absolument rien à fiche des règles ni de la loi, et forment autant de catégories protégées par un statut confortable d’intouchables. Devant tant d’injustices, il y a de quoi devenir fou… et espérer une nouvelle nuit du 4 août !

Mais il faut aller plus loin. En effet, sentiments d’injustice et d’impunité en viennent à se nourrir l’un l’autre. Si la justice est nulle part, l’injustice semble chez elle partout. Au point que beaucoup jouissent, dans leur domaine, du sentiment d’impunité, mais souffrent simultanément du sentiment d’injustice lorsqu’ils sont confrontés à l’impunité des autres dans le leur. Les mondes parallèles, toujours. Si les autres se permettent tout, pourquoi pas moi ? Si tout leur est permis, alors tout m’est aussi permis ! Chacun regarde son petit nombril et se croit seule victime de toutes les injustices du monde – et donc légitime pour faire de son moi un absolu. Le modèle Caliméro dans toute sa petitesse. Le sentiment d’injustice offre des rétributions symboliques bien commodes et transforme les névroses en militantisme : advient le règne de la chouinocratie qui confond opportunément victimes réelles et pleurnicheries névrotiques. Alors que l’extension du caïdat, elle, est bien réelle ! Or, partout où la justice s’efface, c’est la vengeance qui prend sa place. Ainsi suis-je toujours étonné de ne pas voir chaque jour des citoyens excédés descendre dans la rue, les armes à la main, dans des expéditions punitives collectives… Je crains que le seul frein n’en soit pas une « décence commune » depuis longtemps disparue mais plus tristement une apathie généralisée.

Cette dialectique entre impunité et injustice, qui s’appuie sur les pires ressentiments, est aussi sournoise que mortifère. Elle propage ses métastases très profondément dans le corps social et encourage la démagogie la plus crasse.

Il est en effet bien tentant d’en profiter pour développer son petit business de haine sur les ruines de l’institution judiciaire, en répétant dans un odieux psittacisme que la Justice souffre d’un laxisme sciemment entretenu par une magistrature entièrement idéologisée. Or l’activisme de certains, au sein même de l’institution, entretient, hélas !, ce fantasme des « juges rouges » bienveillants pour les criminels. Les prises de position publiques militantes ne sont pas compatibles avec l’exercice d’une charge aussi cruciale pour la vie de la Cité ; de même que la mansuétude toute idéologique d’une minorité de magistrats envers les criminels porte tort à toute la profession et en donne une image aussi déplorable que fausse dans l’opinion publique. Ces dérives inadmissibles ressemblent à s’y méprendre à ce que l’on peut retrouver par ailleurs chez certains professeurs ou dans l’enseignement supérieur et la recherche. Le mélange des genres de ces minorités, dont les opinions politiques entachent la pratique professionnelle, participe à la décrédibilisation générale de professions qui n’ont certainement pas besoin de cela ainsi qu’au déboulonnement des figures d’autorités, aussitôt remplacées par des sinistres clowns. On n’est jamais si bien desservi que par les siens.

Les magistrats constituent ainsi des boucs émissaires bien commodes alors même que l’immense majorité d’entre eux fait son travail avec un dévouement remarquable – malgré la clochardisation d’une institution structurellement sous-dotée afin de la maintenir dans une forme de dépendance vis-à-vis du pouvoir politique – et se trouvent au premier rang des cibles du funèbre new public management qui leur impose des conditions impossibles, à peines dignes d’un pays du Tiers-Monde. Mais peu importe : le peuple n’aime pas ses juges qui pourtant jugent en son nom. Or un pays qui n’a plus confiance en sa Justice est au bord de l’explosion.

Un telle crise est dramatique et son instrumentalisation par des politiques un jeu extrêmement dangereux. Ordre et sécurité ne sont pas des notions partisanes de droite ou de gauche. L’État doit protéger tout le monde – c’est même son rôle premier. La lutte contre les deux sentiments d’impunité et d’injustice exige une fermeté exemplaire que non seulement l’État mais la société elle-même ont renoncé à exercer – y compris et d’abord vis-à-vis de nos enfants car, s’il faut le répéter inlassablement, c’est par l’éducation que s’établit le rapport à la loi. Nous devrions nous mobiliser collectivement – si nous n’étions pas à ce point enfermés dans nos bulles d’entre-soi et incapables de dresser des limites et de les faire respecter.

Cincinnatus, 30 septembre 2024

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Cincinnatus

Moraliste (presque) pas moralisateur, misanthrope humaniste, républicain râleur, universaliste lucide, défenseur de causes perdues et de la laïcité, je laisse dans ces carnets les traces de mes réflexions : philosophie, politique, actualité, culture…

5 commentaires sur “Justice nulle part ?”

  1. Je me suis mépris en lisant le titre de votre chronique: je croyais que vous faisiez allusion à la manière scandaleusement différente dont sont traitées, selon qu’elles sont d’un camp ou d’un autre, les personnes victimes des violences en Palestine, Gaza, Cisjordanie, Liban, Israël… Mais laissons cela qui est trop écoeurant au matin (l’odeur douceâtre et aigre des cadavres en décomposition). Je voudrais juste vous dire: venez vivre à la campagne! Au contact de la nature, des animaux, et de personnes encore imbues des valeurs traditionnelles que nous (Notre génération de soixante-huit et les suivantes) avons cru bon de jeter par dessus les moulins. Vous y trouverez moins de violence, plus de bon sens, plus de savoir vivre véritable. À vous lire, je me réjouis en tout cas de vivre au Portugal depuis 25 ans (soit avant la vogue actuelle et la pacifique invasion « touristique » qui l’accompagne). Celà dit, tenez bon: ne lâchez pas votre chronique. Je suis certains que bien des gens y trouvent comme moi l’occasion de réfléchir un peu et d’espérer, après avoir vaticiné. Bonne journée! Merci encore!

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  2. Merci pour ce billet qui exprime mieux que je ne serais le faire ce que je pense au lendemain des funérailles de la jeune Philippine. Je pense en effet que faire des juges des boucs émissaires est trop facile. Je pense qu’il faut que toute la société, les juges y compris bien sur, retrouve le sens de l’autorité. Au sein de la famille en premier lieu mais aussi au sein des institutions comme l’école. Pour cela il faut que le législateur accompagne cette démarche, qu’il renforce la protection du policier, qu’il responsabilise les parents déficients, que la parole de l’instituteur ou du professeur soit à-priori considérée comme supérieure à celle de l’élève, que les aides, souhaitables pour les plus nécessiteux, ne soient pas des encouragements à la paresse et que le travail soit mieux rétribué. Tous les sondages indiquent que les français aspirent à plus d’autorité, où sont les blocages qui empêchent la mise en place d’une autre politique?

    Quant à savoir pourquoi les français ne descendent pas encore massivement dans la rue, je ne pense pas que ce soit seulement par apathie mais aussi parce que l’Etat, en faillite sur de nombreux points sait encore se défendre. Regardez par exemple ce qui est advenu aux jeunes qui avaient manifesté à Romain sur Isère après le drame de Crépol. Ce que je n’arrive pas à comprendre, c’est pourquoi les forces de police et de la gendarmerie restent encore dans une obéissance aussi servile au pouvoir en place.

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  3. Encore les mêmes « imprévocations », aussi justes que, faute de cible précise, guère mobilisatrices.

    Si vous pouviez, au moins une fois, parmi les vastes défaillances que vous brossez à larges traits, prendre un problème précis auquel vous proposeriez une solution précise. Histoire de mettre quelque chose en débat, où l’on puisse soit vous appuyer soit vous contester.

    Parce que, à pleurer tous azimuts, nous finirons par manquer de larmes et avoir le coeur sec.

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  4. Encore une de ces “imprévocations” où vous sulfatez tous azimuts, sans qu’on ne voie guère quelle cible précise vous aurez touchée ou abattue.

    Pourquoi n’évoqueriez-vous pas une fois un problème précis auquel vous proposeriez votre solution, afin de pouvoir la mettre en débat, et qu’on puisse vous y appuyer ou vous contester ?

    Avec mes respects.

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    1. Cher Claustaire,
      vous me lisez régulièrement et je vous en suis reconnaissant. Il me semble, parmi les plus de quatre-cents billets parus, qu’il doit bien y en avoir au moins un ou deux qui puissent répondre à votre demande de précision, non ? Certes, je « sulfate tous azimuts » (j’aime votre expression, elle me convient). Mais il ne me semble pas tirer dans le vide et mes cibles, pour nombreuses qu’elles soient, n’en sont pas moins bien identifiées.
      Amitiés
      Cinci

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