Ces « sentiments » d’insécurité

Anxiété, Edvard Munch (1894)

L’angoisse ; la peur, même. Tu les connais bien. Diffuses, comme une petite musique lancinante, elles ne te quittent jamais vraiment ; ou bien foudroyantes, elles te paralysent et te plongent dans une solitude vide qui ne te laisse même pas la possibilité de hurler…

Quand tu marches le soir pour rentrer chez toi dans l’obscurité et que le moindre bruit te fait accélérer le pas et jeter des coups d’œil autour de toi, depuis que la Ville a décidé très sérieusement d’éteindre l’éclairage urbain pour sauver la planète.

Quand tu es obligée de te couvrir la tête d’un linceul portatif pour ne pas te faire traiter de pute par les petits caïds du quartier à la barbe en balais à chiotte qui, sinon, ne voient en toi qu’un bout de viande destiné à être consommé sur place.

Quand tu ouvres le frigo le 12 du mois et que tu ne sais pas comment faire bouffer tes trois gosses.

Quand tu es convoqué dans le bureau de ton chef prêt à tout pour te faire partir.

Quand tu es une cible, comme tous tes ancêtres et comme tous tes enfants, parce que tu es juif.

Quand tu penses à l’avenir de tes enfants.

Quand tu ouvres ta boucherie-charcuterie qui a été taguée de menaces de mort pour la troisième fois parce que tu vends encore du porc.

Quand tu as 37 ans et qu’on te diagnostique un cancer du cerveau.

Quand tu pars au travail le matin et que tu vas devoir passer la journée avec ce collègue dont le seul plaisir est de t’humilier publiquement.

Quand tu ne fêtes plus tes anniversaires.

Quand tu vois arriver à l’école le parent fanatique d’un de tes élèves.

Quand tu es accusé d’empoisonner les gens et la planète avec le champ que tu cultives et les bêtes que tu élèves, par des individus qui n’ont jamais mis les mains dans la terre de leur vie, sauf pour faire crever leur menthe à la fenêtre de leur appartement cossu de centre-ville et qui ont le bilan carbone du premier pays d’Afrique venu.

Quand tu voudrais quitter ton quartier mais que l’appartement que tu y as acheté il y a vingt ans ne vaut plus rien.

Quand ton carnet de commandes est vide et que tu ignores comment tu vas pouvoir maintenir à flot ta petite entreprise jusqu’à la fin de l’année et garder tes employés.

Quand tu n’oses pas tenir ton compagnon par la main parce que vous êtes deux hommes.

Quand tu vas trouver devant ton immeuble un toxico défoncé au crack ou un dealer que tu vas déranger dans son business.

Quand tu te sens exclu du monde.

Quand tu ne trouves personne pour reprendre ta ferme parce que c’est trop dur, parce que c’est trop compliqué, parce que ça ne rapporte pas assez, pas assez vite.

Quand tu tiens ta gamine de trois ans par la main et que tu surveilles toutes les directions pour la protéger des intégristes du pédalier qui confondent trottoirs et passages piétons avec des pistes d’entraînement au contre-la-montre du tour de France.

Quand tu es assimilé, à cause de ton nom ou de ta gueule, par des bas-du-front aux petits voyous qui te pourrissent déjà la vie.

Quand tu aides ton gosse à faire ses devoirs et que tu te rends compte que l’école n’instruit plus.

Quand tu subis la mort lente de ton quartier, où tu as installé ton petit commerce avec toutes tes économies.

Quand tu voudrais déménager après un troisième cambriolage mais que tu ne peux pas.

Quand tu apprends que vas perdre ce boulot que tu détestes tant.

Quand tu es pris en chasse sur les réseaux sociaux par une horde qui ne cherche qu’à se défouler.

Quand tu dois rembourser ton prêt ou payer ton loyer et qu’il te reste ensuite à peine de quoi vivre.

Quand tu ne vois pas revenir ton enfant à l’heure de l’école ou de son entraînement.

Quand tu es malade mais qu’il n’y a plus de médecin à proximité et que l’hôpital est dans un tel état que tu as plus de chances d’y crever qu’en restant chez toi.

Quand tu enterres celui qui a partagé ta vie pendant des décennies.

Quand tu t’amuses à une fête de village et que débarquent des voyous armés.

Quand tu arrives le matin au collège et que tu vas encore te faire insulter, cracher dessus et, peut-être, tabasser à la récréation par les mêmes brutes depuis la sixième.

Quand tu te sens un poids mort pour tes proches et la société, que tu ne perçois que le néant et qu’on t’encourage à t’y abandonner.

Quand tu dois intervenir pour sauver des gens dans un quartier où t’attendent les pièges que tendent les petits caïds pour s’amuser à casser du flic, du pompier, de l’ambulancier… tout ce qui peut représenter une forme d’autorité ou l’État.

Quand tu ne sais pas si tu vas pouvoir conserver ton exploitation agricole en raison de la folie des surapplications de normes dictées par les technocrates de l’Union européenne.

Quand tu crois que tout le monde va finir par découvrir que tu n’es qu’un imposteur.

Quand tu as 53 ans et que, pour la première fois de ta vie, tu pointes au chômage, sans espoir que personne t’embauche à nouveau, trop vieux pour trouver un poste, trop jeune pour la retraite.

Quand tu prépares ton cours d’histoire ou de biologie.

Quand tu prends ton poste aux urgences de l’hôpital.

Quand tu vois « la fin qui grouille et qui s’amène avec sa gueule moche et qui t’ouvre ses bras de grenouille bancroche ».

Quand tu imagines ce que le monde va devenir.

Quand tu observes ce que le monde est devenu.

Cincinnatus, 23 juin 2025

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Cincinnatus

Moraliste (presque) pas moralisateur, misanthrope humaniste, républicain râleur, universaliste lucide, défenseur de causes perdues et de la laïcité, je laisse dans ces carnets les traces de mes réflexions : philosophie, politique, actualité, culture…

Une réflexion sur “Ces « sentiments » d’insécurité”

  1. Ça en fait une « belle » liste… mais « C’est quand on n’a plus d’espoir qu’il ne faut désespérer de rien »

    Et moi non plus « j’voudrais pas crever »…

    Merci

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