
Depuis plus d’un mois, une image me hante. Celle d’une toute jeune femme, à peine sortie de l’adolescence, recroquevillée sur son siège de métro, les genoux remontés jusqu’au menton, les mains crispées autour du cou, le regard ivre de terreur, qui se voit mourir, seule au milieu de la foule, sans comprendre pourquoi elle, ici et maintenant.
Décidément… la semaine dernière, je m’intéressai à l’assassinat de Charlie Kirk ; aujourd’hui, c’est donc à un autre meurtre que je consacre mon billet hebdomadaire : celui d’Irina Zarutska, survenu le 22 août. Un meurtre commis aux États-Unis mais qui en rappelle bien d’autres, en France et ailleurs. Et qui, surtout, dit tant sur notre société.
Irina Zarutska avait fui l’Ukraine trois ans auparavant et s’était réfugiée avec sa famille aux États-Unis. Irina Zarutska apprenait l’anglais et avait débuté une nouvelle vie. Irina Zarutska aimait les animaux et voulait devenir assistante vétérinaire pour les soigner. En attendant, Irina Zarutska travaillait dans une pizzeria. Irina Zarutska avait un avenir.
La dernière chose qu’Irina Zarutska a vue, après le visage de son assassin, c’est le sol du métro. Quelle solitude a dû ressentir Irina Zarutska, quelle incompréhension, quelle peur.
Une jeune fille meurt seule dans le métro devant des témoins qui ne bougent pas. Je ne peux me défaire de cette image qui me colle à l’âme. M’obsède. Ce regard. Cette position du corps. Je pense évidemment à ma propre fille, à son avenir, au monde dans lequel elle va grandir, à l’idée atroce qu’elle puisse un jour finir ainsi.
Ces images dévoilent dramatiquement ce que j’appelle la société de l’obscène, qui voit la propagation et l’imposition continues et constantes de « ce qui ne doit pas être montré sur scène ».
Les images de l’assassinat d’Irina Zarutska passeront. Elles sont déjà passées. Nous sommes déjà passés… à autre chose. Les images émergent dans l’actualité et sur les réseaux dits sociaux pour être immédiatement effacées par le buzz suivant. Les images les plus atroces, les plus indécentes se succèdent et s’annulent les unes les autres dans leur singularité mais s’ajoutent les unes aux autres pour former une masse dégueulasse : on ne se souvient d’aucune en particulier mais le dégoût général ne cesse de croître. L’image d’Irina Zarutska sur son siège de métro, comme les autres, disparaît dans ce fourmillement nauséeux.
Mais, paradoxalement, à ce sentiment d’écœurement s’ajoute une forme de mithridatisation des esprits. Hannah Arendt a décrit et analysé la « banalité du Mal » ; nous assistons, quant à nous, à une « banalisation du Mal » par l’intermédiaire des écrans. La vidéo d’un meurtre s’intercale entre celles de chatons crétins et du clip d’une chanson markétée. Cette saturation d’images qui défilent à haute fréquence hypnotise et, simultanément, hystérise et anesthésie la sensibilité. Le cerveau est court-circuité, ne demeurent plus que les réactions émotionnelles télécommandées : indignation, rire, révolte, engouement… qui s’enchaînent sans transition et interdisent toute analyse, toute réflexion, tout recul. On ne se plonge dans les écrans que pour s’y noyer.
La mort fascine : on allait jadis assister au spectacle pour voir les condamnés passer sous la lame ou dans la corde du bourreau. Il y a une catharsis dans cette effraction voyeuriste au sein de ce moment le plus intime. Mais l’exécution d’Irina Zarutska a quelque chose de radicalement différent. L’écran fait, à proprement parler, écran. Il s’interpose et impose une distance, qui n’est pas celle de la pensée mais celle de la virtualisation, de la négation du réel.
Toutes les images se ressemblent, et le développement anarchique de ce qu’on appelle bien improprement « intelligence artificielle » ne fait qu’accélérer le mouvement. Les codes scénographiques et esthétiques de la réalité et de la fiction se mélangent à tel point qu’il devient impossible de les différencier – « c’est pour de faux », rient les enfants… désormais, comment faire le tri entre ce qui est « pour de vrai » et ce qui est « pour de faux » ?
Cette confusion participe à la déréalisation de la vie et de la mort, et à l’actuelle abolition de l’empathie… et de la simple dignité humaine. L’indifférence devient la modalité « normale » du rapport à l’autre, déshumanisé, quand elle ne bascule pas dans la misanthropie agressive.
Le narcissisme régressif atteint toute les générations mais frappe tout particulièrement les plus jeunes qui se régalent devant le spectacle abject d’un homme torturé en direct et qui meurt sous leur yeux, comme Jean Pormanove, tué le 18 août en plein direct par ses « amis ».
Nous produisons à la chaîne des gamins lobotomisés et toxicodépendants des écrans, des sociopathes déconnectés de la réalité, confits dans la culture de l’avachissement qui est la négation de la culture. Certes, la culture n’empêche pas l’horreur – des milliers de pages ont été noircies au sujet de la grande culture du peuple allemand qui s’est donné, malgré elle, au nazisme, Eichmann en tête, qui cite Kant à son procès. La culture n’empêche pas l’horreur ; mais l’inculture y précipite.
Les Irina Zarutska se multiplient. On se souvient, peut-être, d’Elias, tué pour une histoire de téléphone le 24 janvier dernier dans le XIVe arrondissement de Paris par deux adolescents… armés d’une machette. Ce genre de « fait divers » inonde l’actualité. Pas une semaine ne passe sans qu’un meurtre ou une tentative excite les réseaux sociaux et les chaînes d’information.
Agressions violentes et assassinats se succèdent mais leurs échos ne résonnent qu’à l’intérieur d’espace bien délimités : chacun ses morts [1]. Le monde commun est atomisé en un archipel de micro-univers parallèles, opposés les uns aux autres. À chaque drame, la victime n’est pleurée que par ceux qui pensent lui ressembler et elle est ignorée, voire conspuée, par les autres. Selon qui tu pleures, je te dirai à quel groupe tu appartiens. Les récupérations de drames humains et les instrumentalisations des cadavres encore chauds dans des stratégies identitaires sont répugnantes. L’assassin d’Irina Zarutska s’est réjoui d’avoir « tué une Blanche ». Les identitaires nous font sombrer dans un monde de lutte des races, de guerre des sexes, d’affrontement d’identités sclérosées, monolithiques, rabougries à des caricatures, dans lequel il suffit que l’autre ne soit pas comme moi, ne pense pas comme moi, pour que son meurtre soit licite.
Une jeune fille est morte dans le métro, sous l’œil des voyageurs et des caméras.
Et, devant ce spectacle infect, obscène, comme les derniers hommes du Zarathoustra, nous clignons de l’œil.
Cincinnatus, 29 septembre 2025
[1] Ceux qui ont pleuré là-bas George Floyd en 2020, ici Zyed Benna et Bouna Traoré en 2005 ou Nahel Merzouk en 2023 – et s’en sont parfois servi comme prétextes commodes pour vandaliser l’espace public – ont-ils protesté à la mort d’Irina Zarutska ? Le principe « toutes les vies se valent » est, hélas, vicié par ceux qui mettent un signe égal entre victimes et bourreaux, et excusent par avance certains pour ce qu’ils sont, nonobstant ce qu’ils font : un voyou qui refuse d’obtempérer aux injonctions des forces de l’ordre met en danger tout le monde et la police assume ses fonctions lorsqu’elle l’empêche de provoquer des drames.

Selon qui tu pleures, je te dirai à quel groupe tu appartiens.
Que l’on en soit arrivé à un tel constat fait frémir. Constat au demeurant fort juste. Chacun vivant dans son tunnel d’information connecté à ses passions tristes.
Dans chaque discussion on se rend compte que l’on vit des réalités différentes; réalités captées ou noyées dans de « l’infodivertissement » qui nous ressemble, qui « nous parle » comme on dit aujourd’hui.
Tribalisation au bout du tunnel, universalisme en état de mort cérébral, il n’est pas étonnant que la violence la plus primaire ressurgisse dans des villes censées faire Civilisation…
Après le constat : « que faire » ?
Je dirai transmettre, transmettre, transmettre ce qui fait notre civilisation, la rationalité grecque, le droit romain et la partie universelle et transcendante des trois monothéismes, en jetant à la poubelle tous leurs dogmatismes.
K
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Dans la Bible on lit que Dieu demanda à Cain qui venait de tuer son frère Abel: « où est ton frère? » et Cain répondit qu’il n’en savait rien et ajouta « Suis-je le gardien de mon frère? »
Pour être Homme, ne devons-nous pas être les gardiens?
Ce combat est si difficile… Mais si essentiel.
Pierre
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