L’homme en souffrance (Jo Zefka)

À propos d’Épuisé, de Johann Margulies (éditions de l’Observatoire, 2025)

Ce billet est une histoire d’amitiés. D’abord, celle qui me lie depuis de nombreuses années à Jo Zefka, l’une de ces trop rares personnes qui font que les réseaux dits sociaux ne sont pas seulement un immonde cloaque ; ensuite, celle que j’entretiens depuis aussi longtemps avec Johann Margulies, le premier auteur invité à avoir publié un billet dans ces carnets et dont l’humour, l’intelligence et l’humanité n’ont rien à envier à ceux du précédent ; enfin, et peut-être surtout, celle entre ces deux-là, qui a donné naissance à cette très belle recension par le premier du livre écrit par le second : Épuisé. Jo a lu l’ouvrage aussi profond que bouleversant de Johann – le récit à la fois intime, philosophique et politique de sa maladie. Ensemble, avec ce billet et ce livre, ils nous font des cadeaux précieux. Il faut lire ce texte de Jo ; il faut lire le bouquin de Johann.

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Voici un vrai livre, un livre d’écrivain, une « forme-sens ». Soixante-dix-neuf fragments de soi, en une alternance capricante de progression et de récessions, de cohérence et de fulgurances, d’unité et de dispersion. À l’image de ce que la maladie a fait de sa vie même de son auteur : une vie en morceaux, une vie en miettes, mais aussi une vie concentrée, parce que claquemurée et minimisée. Un livre ramassé, dense et intense, à l’image d’une vie ténue mais tenue, vaille que vaille, maille après maille. Un livre qui refuse de se défaire, qui refuse la défaite, et dont on ne peut se défaire après l’avoir lu.

La progression dessine une chronologie, répartie en trois époques de trois ans chacune (2015, 2018, 2021), comme si cette mise en ordre elle-même pouvait avoir quelque chose de réparateur, de rédempteur ; chacune de ces périodes est nommée d’une manière telle (« Une apocalypse », « Le désert », « Essai de mise au monde ») que le malade puisse y inscrire quasi bibliquement son pas hésitant. La progression est également spiralaire : le texte repasse, sans jamais se répéter, par des épisodes, des personnages, des expériences, des obsessions, pour les ressaisir, les approfondir, les dépasser.

Cette composition tout à la fois organique et erratique fait le cachet du livre, son poinçon esthétique : le mariage du récit de vie et de la méditation, de la forme autobiographique et de l’essai philosophique. Là se dit sa vérité, c’est-à-dire sa nécessité : l’essai, si savant qu’il soit, n’est jamais dissocié de la vie, du corps, jamais désincarné ; la philosophie qui s’y lit s’y est écrite à fleur de peau, à bout portant, à bout touchant. On aimerait appeler Épuisé un essai d’autophilosophie, comme on parle d’autofictions. La philosophie y est à la fois commentaire et récit, elle escorte l’expérience et se transforme avec elle. Quoi d’étonnant à ce que la métaphore nietzschéenne du livre-sang ne cesse d’en irriguer les pages ?

Le texte est l’histoire d’un corps qui le lâche, d’une fatigue sans cause, qui s’installe et s’aggrave, d’un syndrome d’épuisement sans cause apparente qui, inexorablement, sape et ruine l’existence. Les premiers chapitres sont le récit d’une progressive mais irrésistible sortie hors de la vie commune, d’une quête éperdue, de la recherche fébrile d’une issue, d’un répit, en attendant une explication, un diagnostic. De la méditation yogique à la psychanalyse jungienne, entre mystique et mythologie en passant par un rituel magique au Maroc, tout est bon à prendre, mais rien n’y fait, tandis que les errances du patient butent sur les ignorances, les errements et les faux serments des médecins, ces « sujets supposés savoir » (Lacan) : des mois perdus à s’entendre dire que c’est dans la tête, et qu’une psychothérapie ou un bon antidépresseur auront tôt fait de régler la question…

La descente aux enfers ne finit pas là. Arrive enfin le moment du diagnostic, celui où le mal trouve son nom, nom intimidant, nom barbare à force d’être savant – sans pourtant trouver son remède. Car, pour « l’encéphalomyélite myalgique », il n’existe pas de traitement connu à ce jour. Et voilà le patient livré à lui-même, plus seul que jamais, condamné à l’espoir, à l’errance (à l’esperrance ?), à la colère aussi, de plus en plus palpable à mesure que se révèle le « cynisme médical » (Sloterdijk). Il ne s’agit nullement d’incriminer une science forcément imparfaite, mais l’exercice arrogant du pouvoir médical, l’« archiatrie » ; il s’agit de dire non tant la déroute de la médecine que le désarroi d’un patient s’éprouvant surnuméraire, malade importun, mauvaise conscience ou blessure d’orgueil d’une institution prise en flagrant délit de « tétanie épistémique ».

Cette colère s’étend bientôt aux politiques de santé publique, lorsque se forge la conviction que certaines pathologies – moins rares qu’on ne le croit – demeurent dans l’angle mort de la recherche. Nourri de Foucault et d’Agamben, Margulies sait qu’à l’ère du « biopolitique », le sentiment d’abandon, ne relève pas seulement de l’expérience intime. Être oublié par des amis, quitté par son amante, trahi par son corps même – autant d’épreuves qui, déchirantes en elles-mêmes, s’aggravent d’une impression de « mise au ban », de relégation dans la « banlieue » de l’être, dès lors qu’à la déficience de la santé s’ajoute la défaillance de la cité.

Aussi l’une de ses décisions majeures est-elle d’ordre herméneutique : en finir avec le faux-fuyant psychosomatique (trop souvent cache-misère de notre ignorance), refuser le syndrome Fritz Zorn (le cancer comme « maladie de l’âme »), conjurer la culpabilisation, quelle qu’en soit la forme : brutale (si tu es malade, c’est ta faute), sournoise (tu n’es pas un bon malade) ou méprisante (tu n’as pas la bonne maladie). Qu’est donc devenue, aujourd’hui, la belle notion de résilience, sinon le faux nez d’une idéologie managériale qui enjoint implicitement aux victimes de devenir les « cogestionnaires » de leur malheur ? C’est encore un aspect décapant, et profondément sain, de cet essai sur la maladie que d’assumer crânement la souffrance, sans lui opposer la pose stoïque du malade modèle. C’est l’absurde camusien, ici, qui délivre : cette maladie est sans pourquoi ; elle impose un effort sisyphéen pour survivre seulement ; elle justifie la plainte (il y a un devoir de parrhésie, ce « courage insolent de dire ce que l’on vit »). Et commande la révolte.

Mais quelle forme peut prendre la révolte dans ce paysage de ruine en lequel la maladie a transformé une existence ? Une catastrophe sans fond ni sans fin, qui en entraîne d’autres en cascade. Maladie postinflammatoire, incurable, fatigue chronique, douleurs indicibles, atteintes cognitives, perte d’un emploi, rupture des amitiés, saccage des amours : « cela aurait été suffisant », dirait un juif sarcastique parodiant un célèbre chant de la liturgie pascale (Daïenou). Mais non : à celui que l’encéphalomyélite avait déjà jeté à terre le covid long semble donner l’estocade, le clouant sur une chaise roulante, faisant de lui un invalide à 50% (« Je suis à peine la moitié de moi-même », plaisante amèrement l’intéressé) condamné par sa dépendance à trouver refuge chez ses parents. Comment agir, résister, survivre ? Militer dans des associations de malades ? Il s’y essaie, mais le paradoxe de « l’épuisé » est qu’il n’a même plus l’énergie pour s’agréger à une communauté, fût-ce la « communauté négative » des malades.

Ce serait cependant donner une idée fausse de cette première partie du récit que d’en faire l’histoire d’un calvaire uniforme. Ce serait faire injustice aux pages de Johann Margulies sur des rencontres et des visages qui ont troué de leur lumière un chemin de ténèbres : c’est le sourire de « Lulu », cette rescapée de la Shoah dont il a recueille le témoignage (« moi le mourant narrant, au crépuscule de sa vie, l’existence de cette grande vivante ») ; c’est le rire contagieux de Mayssa, l’amie franco-marocaine ; c’est même l’apparition, fugace, d’un amour évoqué avec une infinie délicatesse, par-delà le chagrin d’une séparation annoncée ; c’est surtout la tendresse inépuisable d’une famille, « cette couveuse de régénération », celle d’une sœur aimante, celle d’une mère dont l’auteur esquisse un portrait bouleversant ; c’est la complicité pudique d’un père qui, entre deux plaisanteries bourrues, s’acquitte pudiquement de sa fonction archaïque, primordiale : donner à son fils l’ordre de vivre et de grandir.

Enfer ou purgatoire, on ne sait (sauf qu’il n’y a rien, décidément rien à expier), mais même le malheur est traversé d’épiphanies, de visages, d’amour, et de mots.

Ces mots, ce sont aussi ceux que le « penseur couché » couche sur le papier ou sur l’écran de son ordinateur. Ceux d’abord que, du plus profond de son isolement, il aventure sur les réseaux sociaux, à découvert, prenant sa revanche élocutoire sur sa disparition sociale, projetant son avatar virtuel sur un nouveau terrain, pollinisant de ses réflexions pénétrantes et de ses humeurs idiosyncrasiques un réseau (Twitter, puis X) fort peu familier de ces hauteurs, jusqu’à agréger autour de son compte des dizaines de milliers de fidèles et d’amis inconnus (dont évidemment l’auteur de ces lignes).

Mais ces mots qui soignent sont aussi ceux qu’il trouve, pour les faire siens, dans les œuvres, dans la littérature (London, Poe, Saidou Boukoum, Semprún, Tesson, Barthes…) et surtout dans la philosophie (Nietzsche, Thoreau, Levinas, Sebbah, Henry, Derrida, Agamben, Patočka, Porée, Sloterdijk…). Épuisé n’est ni une leçon de résignation ni l’histoire édifiante d’une résurrection, mais l’effort d’un homme pour décrire et endurer sa condition, pour saisir sa situation, surmonter le désespoir et retrouver, par la force de l’esprit, une forme de maîtrise de son existence quand tout conspire à l’en déposséder.

Entre mille échos que le livre tisse entre l’intime et le politique, comment oublier que Johann Margulies est un défenseur convaincu, parfois ombrageux, de la souveraineté nationale ? Le diagnostic qu’il pose sur la situation française trouve une singulière résonance dans sa condition de malade : comment recouvrer une souveraineté sous contraintes, recréer un espace d’affirmation de soi, une marge d’autodétermination, dans l’extrême vulnérabilité, dans l’effondrement de ses défenses ? Peut-être dans une conception spinozienne de la liberté, entendue comme connaissance des causes qui nous déterminent. Peut-être – à l’inverse – dans quelque roborative résolution sartrienne : si je ne choisis pas d’être malade, je puis encore choisir le malade que je veux être. Le malade que l’auteur veut être, chaque page de ce livre en témoigne : un vivant qui pense et qui, dans cet exténuant effort d’élucidation, se donne de nouvelles raisons de vivre, de persévérer dans son être. Ce que Sloterdijk, parlant de Carl Unthan (le violoniste sans bras qui jouait avec ses pieds, mais pas comme un pied), désigne comme un « existentialisme de l’obstination ».

Un très biblique « Tu choisiras la vie » sous-tend le récit. La « seule question philosophique sérieuse » (Camus) semble réglée dans une très belle lettre à son psychanalyste : « Comment pourrais-je me suicider ? Je suis déjà mort, d’une mort indéfiniment retardée et pourtant déjà arrivée ». Mais gardons-nous de prendre cette impossibilité au mot. À la fin de son essai, Johann Margulies évoque cet autre malade qui, de guerre lasse, fait le choix du suicide assisté. Cet homme qui sombre pourrait être à Johann Margulies ce que le Septimus de Virginia Woolf est à Clarissa Dalloway : ce double sacrifié, cet « abîme du négatif » où refuse de se perdre celui qui veut vivre malgré tout. Vivre, au nom peut-être de ce qu’un Alain Badiou, commentant l’œuvre de Samuel Beckett, appelait un « increvable désir ».

Comment ne pas penser à Beckett en lisant la prose de Johann Margulies ? Le destin a fait de lui, à l’instar du génial auteur de Fin de partie et d’Oh les beaux jours,le sténographe d’une vie diminuée. À ceci près qu’il s’y emploie en phénoménologue plutôt qu’en dramaturge, avec une liberté souvent étourdissante, qui l’amène à s’approprier des expériences et des concepts souvent conçus sur d’autres terrains que le terrain clinique.

Comment décrire cette maladie qui n’est pas une simple atteinte accidentelle du corps, mais une affection essentielle de l’être lui-même, cette fatigue qui n’est pas seulement un épisode de l’existence mais une fatigue ontologique et existentielle, qui fait de soi le témoin effaré de sa propre décomposition ? « Apocalypse », « enfer », « débâcle », « catastrophe », « désastre », « implosion », « attentat », « débandade métabolique » : un phénoménologue ne peut éviter les images, nous rappelle Johann Margulies, et celles-ci parlent d’elles-mêmes, venues de la théologie ou de la guerre, pour dire l’attrition, l’effondrement. L’auteur rend à certains concepts philosophiques toute leur charge concrète d’incarnation. Revisitant (avec le regretté François-David Sebbah) un texte politique de Levinas sur la « débâcle », il y rencontre le dévoilement (littéralement l’apocalypse) de la contingence, l’approche de cet état brut (idiot) de l’être que Levinas appelle « l’il y a ». Relisant Agamben, il observe que sa souffrance le projette dans la zone grise entre zoé (la vie nue, celle de l’animal que le malade réduit à son corps se sent parfois redevenir) et bios (la vie justifiée, la vie humaine). Avec Sticker et d’autres penseurs du handicap, de la « vie moindre », il explore l’épreuve de la liminalité, celle d’un sujet qui menace de se défaire, de se spectraliser, au point de s’autoriser à dire l’impossible « je suis mort » (à l’image du Volmar d’Edgar Poe). Au risque de buter, au terme de ce périple, sur l’insubstantialité même de l’identité, sur l’impersonnel, le neutre, l’horreur de la non-personne (ce que Rilke, dans Les Cahiers de Malte Laurids Brigge, nomme le « non-visage »).

Johann Margulies tutoie les abîmes, mais ménage jusque dans les hyperboles de sa nuit obscure la possibilité d’un renversement, quelque nom qu’on lui donne : transvaluation, tournant, renaissance ou conversion. Tout le récit est instruit par une analogie avec la vie religieuse dont l’auteur explore avec bonheur le potentiel heuristique : ermites, renonçants, anachorètes, cénobites, moines, ascètes, mystiques lui proposent autant de modèles approximatifs par lesquels il appréhende et rend intelligible la singularité de sa situation. La richesse de ces aperçus fait de cet essai une manière de viatique spirituel laïque, de bréviaire de survie. Quand, à la prière du croyant, se substitue la plainte du souffrant, quand la retraite érémitique devient claustration forcée, quand l’ascèse volontaire n’est plus que restriction d’existence, quand la règle monastique devient astreinte sanitaire, quand les vœux monastiques de pauvreté se traduisent en étiage énergétique, quand le désert auquel se livre l’ermite devient celui de la vie même, alors il faut que la méditation des philosophes remplace la lecture des textes pieux, qu’à la force des choses on oppose la découverte de sa temporalité singulière (« l’idiorythmie » selon Barthes), et qu’enfin au silence du ciel on puisse substituer sa parole propre. Il incombe alors au sujet déchu de devenir son propre messie, de forcer la porte étroite de son salut.

C’est aussi cette histoire-là, cette victoire-là, que raconte le livre. L’obligation de naître deux fois (naître du monde et naître au monde, naître à soi-même), inhérente à toute vie humaine, devient pour Johann Margulies l’obligation de renaître à perpétuité de ses propres cendres. C’est ainsi que, par un de ces paradoxes qui peuvent sembler de l’humour noir, le malade à la vie atrophiée devient une sorte de vivant superlatif. Obligé de combattre, d’être littéralement dans l’agôn. Cet essai pourrait s’appeler, comme un récit de Kafka, « Description d’un combat ». Il y est question d’« un athlète de la souffrance », comme il y avait des « artistes de la faim »…

Pas le choix : il faut vivre, et, s’il le faut, même si la vie est chienne, préférer la vie à la mort et même à la vérité, ce qui est très nietzschéen. Nietzsche est d’ailleurs partout, ici. Il est le premier des aidants, bientôt suivi de tous les autres. Johann Margulies nous ouvre sa bibliothèque et nous offre une lecture possible de son propre itinéraire intérieur, la cartographie d’un voyage indissociablement intellectuel et existentiel : celui qui le conduit de l’acosmisme pensé par Michel Henry au « désert », cher à Derrida, jusqu’au « vitalisme » de Sloterdijk, lequel reste à ce jour le contemporain capital de l’auteur. Téléologie discrète qui se donne à lire dans la composition du livre, cette salle de travail qui, après « l’apocalypse » et « le désert », prépare une « mise au monde ». Serait-ce ce que Nietzsche appelait la « grande santé » ?

Ce livre est le pari d’une co-naissance (naissance d’un sujet écrivant, naissance d’une œuvre), mais aussi (Claude Vigée ne nous enseigne-t-il que « l’homme naît grâce au cri » ?) un appel à la reconnaissance (au sens que donne à ce terme Axel Honneth). Appel au nom de tous les malades sans voix à l’adresse de tous les bien-portants. Quand Johann Margulies nous parle de lui, il nous parle de nous. De nous, et pas seulement de notre vulnérabilité personnelle (nous sommes tous potentiellement des hommes épuisés), mais de cette cité qui reste à édifier, toujours en attente, toujours en souffrance. Du « lit évidé de son existence », du fleuve asséché de son existence, Johann Margulies pense et panse sa vie diminuée, et nous tend son livre comme une livre de sa propre chair. En cela, nous lui devons reconnaissance – au double sens de ce mot. Cet écrivain qui vient de naître est aussi un aidant, notre aidant, celui dont les mots éclairent notre condition et nous rendent un peu plus humains. Ne cherchons pas ailleurs la vraie humanité augmentée.

Jo Zefka, 8 décembre 2025

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Cincinnatus

Moraliste (presque) pas moralisateur, misanthrope humaniste, républicain râleur, universaliste lucide, défenseur de causes perdues et de la laïcité, je laisse dans ces carnets les traces de mes réflexions : philosophie, politique, actualité, culture…

Une réflexion sur “L’homme en souffrance (Jo Zefka)”

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