
Ça y est : j’ai pris ma carte au RN.
Tu t’en doutais depuis un moment ; cette fois, c’est fait.
J’ai bien regardé partout, j’ai benchmarké tous les partis et, franchement, y a pas photo : pour faire carrière en politique, le RN, c’est le meilleur investissement pour l’avenir.
Dans les années 80-90, j’étais pas né, d’accord, mais j’aurais sûrement frappé à la porte du PS ou du RPR – éventuellement des Verts ou de l’UDF pour passer par la porte de service : en magouillant, y avait moyen de moyenner ; mais la voie royale, c’était de s’acoquiner avec l’un des deux poids lourds qui échangeaient régulièrement leurs places au gouvernement, au Parlement et dans les collectivités territoriales. À ton époque, c’était facile, il suffisait de grenouiller un peu, de caresser suffisamment le bon baron avant de l’occire proprement… et d’être patient. Avec un brin d’intelligence, une once de talent et une bonne dose de rouerie, on s’en sortait d’un côté ou de l’autre.
Vous aviez de la chance.
Aujourd’hui, c’est plus compliqué.
Ou bien beaucoup plus simple, ça dépend.
Déjà, les héritiers officiels de deux grands partis, PS et LR, sont subclaquants, morts, trépassés, kaput, dead. RIP. Plus rien à en tirer. Ce ne sont plus des échelles à carrière, pas même des escabeaux pour espérer devenir suppléant aux cantonales de Saint-Jean-de-Cuculles. Qui voudrait mettre sa vie entre parenthèses pour faire la campagne de Wauquiez ou Retailleau ? Qui imaginerait transpirer pour la gloire d’Olivier Faure ? Franchement ? On a autant envie d’y aller qu’une otarie devant un champ de Lego. Des impasses, je te dis, des partis de has-been, de losers, des pièges à cons.
Non, pour viser haut, il faut regarder ailleurs.
Chez LFI, je pourrais me débrouiller pour dégotter une circo-rente imperdable, en fricotant avec les barbus du coin, en faisant le tapin à la mosquée… sauf qu’à la fin, c’est toujours les barbus qui gagnent, alors bof. En plus, LFI c’est trop instable. Ils se bouffent tous entre eux, se haïssent, s’assassinent. Les purges successives, l’ambiance secte… j’ai beau être suffisamment parano pour survivre, je sais bien que, forcément, mon tour viendra dès que le big boss l’aura décidé, sur les bons conseils venimeux de l’un de ses serviles affidés au QI inférieur à leur température rectale, ou de sa greluche aux airs de Lady Macbeth, le charisme en moins. Chez ces gens-là, en se couchant, personne n’est sûr d’être encore en cour en se levant le lendemain : l’ambiance Nuit des longs couteaux en permanence, non merci.
Et puis, en vrai, ils n’ont aucune chance aux élections. Le vieux gourou rêve d’une insurrection, tout en sachant très bien que le problème de l’ivresse du Grand Soir, c’est la gueule de bois du Petit Matin. Mais il s’en contrefiche. Il imagine foutre le feu au pays pour régner ensuite sur les ruines. Ça peut marcher. Mais moi, personnellement, les barricades, c’est pas trop mon truc : trop aléatoire, trop de chances de se prendre une balle… en général dans le dos, courageusement tirée depuis son propre camp. Non, LFI, très peu pour moi.
Après, il y a toujours la version light : les écolos. Niveau secte, ils n’ont rien à envier à leurs potes passionnément antisémites. Et surtout ils sont trop dépendants des miettes que voudront bien leur jeter le lider minimo et sa meute. Aucune chance de prendre le pouvoir ailleurs que dans une ville grande ou moyenne en réalisant l’alliance de la carpe bobo et du lapin islamiste… et encore : leur gestion est tellement calamiteuse et ils sont tellement caricaturaux qu’ils risquent fort de perdre dans quelques semaines des élections imperdables.
Non : mauvais plan de carrière à babord : que des esquifs qui prennent l’eau et chavirent au moindre coup de vent.
Et pas mieux avec toute la tripotée de micro-partis, à gauche (j’aurais pu mettre le PS dans cette catégorie mais je ne suis peut-être pas encore assez méchant, ou lucide), au centre (l’atomisation de la macronie en autant d’écuries que d’anciens Premiers ministres de Jupiter, de ministres et de sous-Secrétaires d’États aux trombones atteint des degrés de ridicule inimaginables) ou à droite : la seule fonction de ces officines est de permettre aux tocards et aux tricards de se replacer par des jeux d’alliances byzantins. Je me demande même s’ils y croient vraiment : gestes d’espoirs ou de désespoir, je ne sais ce qui est pire, plus navrant, plus pitoyable.
Cette classe politique est sans doute la plus affligeante depuis la Révolution.
Tant mieux ! Ça me laisse de la place !
Au RN, puisque c’est tout ce qui reste. Le manque de cadres à peu près correctement cortiqués y est particulièrement criant – même si les autres partis ne sont guère mieux lotis. Ils ont besoin de gens capables de penser, d’écrire et de parler sans fiche la honte à tout le monde ou risquer un procès – ils en ont déjà assez comme ça. Alors un encéphale pas trop ramolli, une trogne pas trop repoussante… et toutes les portes sont ouvertes, tant la petite entreprise familiale lepéniste souffre de sa croissance. Il n’est qu’à se souvenir de la galerie de portraits des candidats aux dernières législatives : bras-cassés, neuneus et complotistes bas-du-Front (ah ah !) se disputaient la place du plus débile et du plus dégueulasse. Bon, c’est vrai que la concurrence était rude, notamment du côté de LFI où c’était vraiment pas mieux, niveau affreux, sales et méchants.
Sauf que le RN, lui, a de vraies chances d’obtenir le pouvoir l’année prochaine. De vraies chances… un boulevard, même ! Il faut avouer que tous les autres font tout leur possible pour l’y aider. On dirait qu’ils se sont ligués pour offrir les clefs de l’Élysée au candidat du RN, que ce soit Le Pen, Bardella ou une chèvre.
Alors pour un siège à l’Assemblée, voire un quelconque maroquin ministériel, le bon plan, c’est définitivement le RN.
Et peu importe ce qu’on pense ou croit : c’est ça qui est formidable dans ce parti, la colonne vertébrale est si souple qu’on peut y défendre tout et n’importe quoi. Selon à qui le parti s’adresse, il affirme et promet une chose et son contraire. Pratique !
Même d’authentiques républicains comme toi y viennent ; ils pensent pouvoir « infléchir la ligne » ; ils y trouvent les derniers discours en accord avec leurs convictions, vu que les autres partis ont depuis longtemps abandonné la République, la nation, la laïcité et tout le toutim. Ils y croient, ou ils ont envie d’y croire, ou ils feignent d’y croire, à ce « tournant » républicain d’un parti qui n’a plus grand-chose d’extrême droite. De toute façon, gauche, droite, extrême gauche, extrême droite, sur l’échiquier, aucun parti n’est là où il devrait être.
Et tout le monde s’en fiche, de cette mascarade funèbre, de ce carnaval macabre, de cette pantalonnade de pignoufs et de baltringues : il n’y a que trois sentiments qui animent ce qui passe encore pour un peuple mais n’est plus qu’un ramassis informe de Narcisse décérébrés : « ras-le-bol », « rien-à-foutre » et « à-quoi-bon ». Entre désespérance et nihilisme, tout le monde s’en fout, s’absorbe dans ses écrans, se perd dans ses gadgets technologiques, s’abolit dans ses doudous pour adolescents mal grandis. Tout le monde se vautre dans ce que tu appelles la culture de l’avachissement. Pouah !
La nullité confondante des élites n’a d’égale que l’épaisse bêtise du commun : rien à sauver en-haut, rien à espérer d’en-bas.
Alors moi aussi, j’m’en fous : du moment que j’m’en sors, ça me va.
Cincinnatus, 16 février 2026
