Dépolitisation, piège à cons ?

Ah ! quel plaisir d’être électeur !, Honoré Daumier

On se plaint à chaque nouvelle élection, on se lamente devant les chiffres de l’abstention ; de tous les côtés, on geint, on gémit, on surjoue les pleureuses en jurant que le « premier parti de France », qui ne cesse de croître, va maintenant refluer, sera désormais la préoccupation principale, enfin la cible de toutes les attentions, promis-juré-craché-croix-de-bois, on vous a entendus, Français qui vous abstenez, qui votez avec les pieds, qui préférez aller à la pêche qu’aux urnes, si si, même qu’on a vraiment saisi votre message, jusque-là, on était un peu dur de la feuille, on n’était pas sûr d’avoir bien tout interprété comme il fallait… mais cette fois, c’est pas pareil, ça y est vraiment, on a compris.

Cette petite musique de l’hypocrisie et du renoncement est si connue, le rejet de leur « devoir » civique par un nombre toujours plus grand de citoyens est à tel point entré dans les mœurs que quand, pour des raisons qui semblent occultes aussi bien aux dirigeants politiques qu’aux toutologues de plateaux télés et autres doctes analystes et éditorialistes patentés, la participation électorale montre un soubresaut infinitésimal qui aurait été jugé méprisable il y a deux générations, tous sursautent et chacun s’étonne de voir les électeurs retrouver ainsi le chemin des isoloirs… qu’on avait pourtant bien pris soin de leur rendre détestable. Parce qu’alors, lorsqu’ils votent, pas d’bol, les Français votent mal.

La fusion, assenée dans tous les discours médiatico-politiques au point d’en faire un cliché bien ancré dans tous esprits, du rituel électoral et de la démocratie, alors que tous deux relèvent de natures différentes et ne se peuvent réduire l’un à l’autre sans se renier, est au mieux une erreur, au pire une forfaiture. Conséquence de cette solidarité imposée entre concepts non consentants : la mascarade que sont devenues les élections entraîne dans sa disgrâce jusqu’à l’adhésion à la démocratie elle-même.

Alors il vaut bien mieux qu’ils ne votent pas, qu’ils laissent les clefs de la maison au « cercle de la raison », plutôt que cette bande de beaufs, que ces ploucs mus par leurs plus bas instincts (comme remplir le frigo le 12 du mois, quelle idée !), que ces gueux inconscients des subtilités de la haute politique mondialisée, aillent se mêler de ce qui, après tout, ne les regarde pas, et risquent de dézinguer tout ce qu’on a mis si longtemps à construire : places douillettes, rentes assurées, copinage de bon aloi, clientélisme entre gens de bonne compagnie… Mieux encore ! que le peuple ne vote pas plutôt qu’il vote pour des nazis, n’est-ce pas ? Au moins, l’abstention, elle, n’a aucune conséquence ! Business as usual.

Si seulement.

La fuite de l’action publique pour mieux s’absorber dans le confort du privé est en réalité le signe d’un phénomène plus large, le symptôme d’un mal plus profond que la seule abstention. La dépolitisation. Au sens très fort du désengagement de la vie de la Cité.

Et on peut très bien comprendre ! Notre classe politique minable, déconnectée du réel, enfermée dans sa bulle d’entre-soi, dénuée d’honneur et de grandeur, confisque l’offre électorale, biaisée, qui ne laisse aucun choix réel aux citoyens réduits à arbitrer entre nains répugnants et pantins sinistres – les prochaines municipales, malgré des enjeux cruciaux dans bien des villes, s’annoncent d’ailleurs catastrophiques ; quant à la présidentielle de l’année prochaine… À chaque fois qu’on croit avoir atteint le fond, les voilà qui débarquent avec des pelles !

La représentation, qu’elle soit nationale ou locale,  a perdu toute crédibilité et ne représente plus qu’elle-même ; le jeu des partis n’amuse plus qu’eux-mêmes et laisse le peuple sur le carreau.

Ce peuple méprisé par ses élites politiques, économiques, intellectuelles, médiatiques… ; ce peuple, dont les problèmes quotidiens sont ignorés ou niés – « ce que vous vivez n’existe pas », lui crache-t-on au visage quand on n’essaie même plus de lui faire des fausses promesses – ; ce peuple qui voit s’éloigner tous les pouvoirs, toute sa souveraineté, abdiqués au profit des structures technocratiques – divers regroupements de communes, grandes régions, institutions de l’Union européenne – qui vampirisent les échelons qu’il connaît et dans lesquels il reconnaissait, bien naïvement, une légitimité démocratique – commune, département, État – ; ce peuple qui ne sait plus comment mettre en partage la parole et l’action dans un espace public dorénavant en archipel, dans un monde commun atomisé en autant de mondes parallèles érigés en bastions identitaires [1] ; ce peuple, comment ne pas l’entendre, comment ne pas acquiescer à son amertume et à sa sagacité fondées sur la terrible expérience des mensonges et des déceptions, des trahisons et des renoncements, quand il n’accorde plus aucune foi à l’engagement, à la vertu civique, au politique, à la Cité, au monde commun ?

Trois sentiments me semblent dominer dans le cœur du peuple, trois visages de la dépolitisation, trois expressions de la crise existentielle française : « À-quoi-bon ? », « Rien-à-foutre ! », « Ras-le-bol ! ».

« À-quoi-bon ? »

J’ai déjà consacré tout un billet à ce sentiment qui n’est pas qu’un nihilisme. Billet qui s’achevait sur ces mots :

Alors, plutôt que de chercher en vain à sauver ce qui ne peut l’être, plutôt que de crever seul au sommet d’une barricade idéologique en cocu magnifique, je crois que je préfère encore observer le monde disparaître en serrant fort ma fille dans mes bras. Et en lui mentant sciemment lorsque je lui murmure doucement au creux de l’oreille que tout va bien se passer, qu’elle n’a rien à craindre.

Élevé de l’individu à la puissance collective, l’« À-quoi-bon ? » est une résignation du citoyen, une désespérance lucide, une saine misanthropie devant la vacherie humaine et la prise de pouvoir des pignoufs et des philistins. Le retrait de l’espace public pour la recherche d’un épanouissement limité dans le confort de l’espace privé peut n’être pas ignoble. Il peut ne pas y avoir déshonneur dans la désertion, lorsque la bataille a perdu tout sens et que tous ont trahi. Un pas plus loin, encore : je trouve même de la dignité dans la tentation crépusculaire de l’Aventin.

« Rien-à-foutre ! »

Dans ce rictus cynique, le désarroi et la douleur de l’« À-quoi-bon ? » ont totalement disparu au profit d’une jouissance immédiate. C’est avec délectation que Narcisse moderne, dont la « bof génération » n’est qu’un avatar parmi d’autres, se vautre dans le privé et se moque du public. L’espace privé n’est pas, ici, refuge mais but en soi. Comme un bras d’honneur puéril à la Cité. Les derniers hommes du Zarathoustra ne s’encombrent d’aucun scrupule, ne quittent pas la vita activa pour mieux se consacrer à la vita contemplativa dont ils se contrefichent tout autant. Ce ne sont que des sales gosses qui exploitent depuis leur canapé et leurs écrans une armée d’esclaves à l’invisibilité si commode. La culture de l’avachissement apparaît pour ce qu’elle est : une inconscience narcotique, une inconscience volontaire – une recherche obsédée de l’abolition de soi dans la résolution immédiate des désirs, à satisfaire sur-le-champ, hic et nunc, quels qu’ils soient, quelles qu’en soient les conséquences. Jusqu’à la putréfaction.

« Ras-le-bol ! »

On ne le répétera jamais suffisamment : la colère est un sentiment pleinement, éminemment, politique. La révolte n’est pas une négation, pas seulement : elle est toujours la matrice d’une affirmation, de l’opposition d’un « nous » à l’absurde, de la proclamation au monde de ce « nous » – merci Camus. Toute une partie du peuple (et pas seulement cette « France périphérique » loin d’être aussi homogène et monolithique que l’imaginent ceux qui l’observent depuis les ghettos déracinés des centres-villes, comme ils observeraient une peuplade étrange et étrangère – en se pinçant le nez) se sent oubliée, méprisée, abandonnée, déclassée, perdue et perdante, sacrifiée par les politiques menées depuis quarante ans et qui ont transformé ce pays, cet État, cette nation, en une province de seconde zone. La colère, la révolte qui habitent une part immense de notre nation ne trouvent aucun exutoire. Alors beaucoup se claquemurent dans les maigres consolations du privé et, lorsque le « ras-le-bol » déborde, ils ne détruisent pas, ils ne vandalisent pas [2]. Ils votent. « Mal ».

Il y a, me semble-t-il, dans le vote RN, beaucoup de choses, souvent contradictoires, parmi lesquelles deux surnagent : une volonté de changer brutalement, de frapper, de faire mal, de se venger – une envie de tout foutre en l’air, de renverser la table à laquelle on n’est plus invité ; et aussi, en même temps©, une véritable adhésion au personnage de Marine Le Pen qui, seule aujourd’hui dans tout le personnel politique, a su créer une relation étroite, affective, intime presque, avec de larges franges de la population française. Elle est la seule à leur parler, la seule à ne pas avoir honte d’apparaître avec eux sur la photo – ou à prétendre ne pas avoir honte, mais peu importe : les autres ne font même plus semblant. Qu’on s’en réjouisse ou qu’on le déplore, Marine Le Pen, avec toutes ses casseroles, avec tout son passif, avec toute la galerie de tocards qui l’entoure, avec toutes ses mauvaises réponses et toutes ses fausses solutions, paraît aujourd’hui la seule à répondre à la dépolitisation générale.

Sûrement, sciemment, méthodiquement, nous nous enfonçons vers l’obscur.

Cincinnatus, 23 février 2026


[1] La fabrication volontaire de haines qui fracturent le monde commun en mondes parallèles qui s’ignorent lorsqu’ils ne se détestent pas – chacun ses références, chacun son histoire réécrite, chacun ses valeurs, chacun ses morts – et la « conflictualisation » comme méthode de conquête des esprits et du pouvoir conduisent à la tribalisation de la nation. Autrement dit : à sa destruction. La peste identitaire vit de ces replis sur l’entre-soi hargneux qui anéantissent l’universalisme, ce ciment de notre nation.

[2] Si la colère frustrée se mue souvent en violence, il faut faire attention à ne pas tout mélanger : les violences inadmissibles qui ont achevé la geste des Gilets jaunes dans le dégoût n’ont pas grand-chose à voir avec les revendications de ceux qui occupaient les ronds-points à son origine, contrairement à ce que prétendent certains discours colportés pour disqualifier une colère initiale parfaitement justifiée.
Les émeutes de la fin sont en revanche à rapprocher de celles qui émaillent régulièrement l’actualité et entretiennent un climat de guerre civile larvée, émeutes crapuleuses que mènent des voyous enfiévrés par les fantasmes identitaires autant que par l’envie de se défouler et par l’appât du gain et la rapacité – émeutes qui n’ont plus rien à voir avec une quelconque colère politique ni révolte légitime.

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Cincinnatus

Moraliste (presque) pas moralisateur, misanthrope humaniste, républicain râleur, universaliste lucide, défenseur de causes perdues et de la laïcité, je laisse dans ces carnets les traces de mes réflexions : philosophie, politique, actualité, culture…

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