Iran : la libération d’un peuple

Je n’aime pas traiter ici de l’actualité la plus à vif – je préfère laisser la chouette de Minerve s’éveiller à la nuit tombée. Il y a pourtant des événements qui appellent le témoignage direct et la réflexion concentrée au présent de l’instant historique ; il faut alors les entourer des plus grandes précautions autant que de l’humilité la plus sincère. Ce qui s’est passé ce week-end en Iran exige d’être prudent… mais également d’assumer une forme d’engagement. Ce que nous vivons ces jours-ci sera probablement perçu par les historiens des prochaines générations comme l’équivalent de la chute du Mur de Berlin ou celle des tours jumelles : l’élimination (peut-être) de l’un des régimes les plus criminels au monde. Soyons donc lucides mais ne boudons pas notre plaisir, pour une fois, de vivre des temps intéressants. (J’ai écrit ce billet hier soir dans l’urgence et un train – je ne l’ai donc pas autant poli que ce que j’aurais voulu, que mes lecteurs ne m’en veuillent pas trop.)

Né la même année que la République islamique d’Iran, j’ai toujours espéré en voir la mort et lui survivre. Le régime des mollahs, ce sont quarante-sept ans de spoliation des richesses nationales, d’oppression du peuple iranien, d’exécutions d’opposants, d’humiliation, de contrôle, de viols et d’assassinats de femmes réduites à rien par un patriarcat théocratique abject, de financement du terrorisme islamiste international, d’attentats partout dans le monde par l’intermédiaire des succursales Hamas, Hezbollah, and co., de trafics internationaux en tous genres, et tout particulièrement de drogues, de déstabilisation de toute la région – le Liban en sait quelque chose – et de menace mondiale…

Le régime des mollahs, c’est aussi la tentative d’étouffement d’une magnifique révolution populaire – après tant de révoltes écrasées dans le sang ces dernières décennies –, née dans le mouvement « Femme, Vie, Liberté ». Cette volonté d’émancipation, de libération non seulement des femmes mais, avec elles, de tout un peuple. D’une grande nation, d’un peuple remarquable.

La civilisation iranienne est l’une des plus anciennes, l’une des plus riches au monde, à qui nous devons d’immenses chefs d’œuvre de l’humanité : arts, littérature, philosophie, sciences, architecture… pas un domaine dans lequel la Perse, l’Iran, n’ait brillé, n’ait apporté sa pierre à l’édifice humain. On ne peut rien comprendre à la révolution en cours si l’on ne garde pas en tête cette longue histoire, ces traditions millénaires qui structurent encore la société iranienne. Derrière le chiisme iranien, subsiste le vieux fonds zoroastrien qui permet une mise à distance de la religion, comme nulle part ailleurs dans le monde musulman. Une très large part du peuple iranien, peuple éduqué, au niveau d’instruction très élevé, voit les mollahs comme des envahisseurs et tient la théocratie pour un régime d’occupation, semblable à une domination étrangère : étrangère à l’histoire et à l’Esprit de la nation iranienne. De ce point de vue, nous assistons donc bel et bien à une révolution de libération. D’un peuple.

Or, face aux armes de guerres déployées par le régime, le peuple lui-même appelait au secours, appelait de ses cris dans les rues une intervention internationale, cette aide à sa révolution. Les Iraniens l’ont demandée. Ils l’ont eue. Et nous devrions faire la fine la bouche ? Quoi ? Nous aurions dû les laisser crever ?

Parce qu’il faut bien l’admettre : malgré tous les griefs que je peux avoir envers Trump et Netanyahou, malgré toute l’antipathie, le dégoût même et, parfois, la peur, qu’ils m’inspirent, malgré tout cela, il faut bien l’admettre : ils font le job. Et ils le font plutôt bien.

La France, dans l’affaire ? J’ai décrit, il y a peu, la provincialisation de notre pays. En voici un nouveau et cruel exemple. Nous avons été totalement laissés de côté. Le président de la République française, déconnecté de son peuple, ne jouit plus d’aucune crédibilité sur la scène internationale, à toujours vouloir ménager la chèvre et la chou, à chercher à faire du « en même temps » stérile, sans cohérence ni incarnation d’une voie véritablement originale – sa position n’a ainsi rien à voir avec l’honneur de l’opposition de son lointain prédécesseur à l’opération américaine de Bush Jr. en Irak.

Cette aventure de sinistre mémoire aurait, d’ailleurs, de quoi inquiéter les plus enthousiastes. Et nombreux sont ceux qui, avec une sincérité variable, se servent des précédents irakien, libyen, syrien… pour sermonner doctement : « on n’impose pas la démocratie avec des bombes ». Ce n’est pas faux. Et le doute quant à la suite, l’inquiétude pour le peuple iranien ont quelque légitimité, quelques justifications. Les risques de guerre civile, d’anarchie, de chaos ne sont pas nuls…

Sauf que.

Sauf que ce n’est pas pareil. Il y a une certaine paresse dans ces ratiocinations qui se drapent dans un désespoir maniéré pour se donner des apparences de profondeur. D’une profondeur qui sonne creux. Comme si toutes les causes étaient les mêmes, toutes les histoires interchangeables. Comme si les peuples et les nations n’étaient que des fantômes ombreux, condamnés à reproduire sans cesse les mêmes erreurs, suivre les mêmes errements. L’Iran n’est pas l’Irak, ni la Libye, ni la Syrie, ni…

Rien n’est écrit. Il n’est pas interdit de faire confiance à ce grand peuple dont j’ai rappelé la solidité de ses structures sociales, intellectuelles. Il n’est pas interdit de se réjouir, avec lui, de la décapitation d’un régime honni.

Même atteint au plus haut niveau, le régime n’est pas encore vaincu, il est encore armé, l’avenir est incertain… mais les scènes qui nous parviennent de liesse dans les rues, de vidéos de femmes qui dansent et chantent en public sans voile nous encouragent à partager la joie des Iraniens. Sans voile, libérées de leur linceul : une belle claque dans la gueule de nos mijaurées néoféministes de salon qui y voient un « embellissement » et s’empressent dès qu’elle le peuvent, et que ça leur rapporte, d’inventer un patriarcat là où il n’existe pas et demeurent obstinément aveugles à celui qui écrase sous son joug des femmes qui n’ont pas la chance d’être rentables politiquement : le patriarcat a toutes les excuses dès lors qu’il est oriental.

Ces tartuffes et tartuffettes se contorsionnent au milieu de tous les collabos d’ici.

Nous avons, d’un côté, les belles âmes qui pensent s’offrir une vertu morale en condamnant le régime ET les frappes israéliennes et américaines, tous ces « oui… mais… » qui, de la sorte, font preuve d’une grave incohérence politique : condamner les exactions des mollahs, le massacre du peuple, le terrorisme dans et hors des frontières iraniennes mais refuser d’en tirer les conséquences politiques, c’est leur offrir un blanc-seing et se condamner soi-même à l’impuissance et au ridicule.

Si ces derniers sont insignifiants, nous avons surtout toute la clique des alliés objectifs des islamistes et des inféodés au régime criminel des mollahs, qui jouent les vierges effarouchées et ne jurent que par la « violation du droit international » (à les écouter, le débarquement en 44 aurait aussi été une violation du droit international !), alors qu’ils n’avaient pas un mot pour les Israéliens qui reçoivent depuis des années des drones et des missiles sur la figure, ni pour les Iraniens massacrés à l’arme de guerre par leurs amis, ce gouvernement de bourreaux, pour les blessés achevés jusque dans les hôpitaux, pour les parents qui, après avoir cherché pendant des heures les corps de leurs enfants dans des sacs alignés à même le sol, ont été ensuite condamnés à payer les balles qui ont tué leurs gosses, pour les jeunes femmes, des gamines qui, parce que vierges, étaient systématiquement violées avant d’être exécutées – pour qu’elle n’aillent pas au Paradis !

Depuis ce week-end, les cadres de LFI sont en deuil. Tant mieux !

Au nom de leur palestinisme, ils ont saturé les réseaux sociaux et les médias traditionnels de fausses informations sur le génocide imaginaire à Gaza, ils n’ont pas eu un mot pour les dizaines de milliers d’Iraniens assassinés. Il faut sérieusement se poser la question des liens, non seulement idéologiques (ça, le doute n’est pas permis) mais aussi financiers de LFI (et, par ricochet, de ses alliés) avec le régime des mollahs. Parce que s’ils en assurent ainsi la propagande gratuitement, c’est qu’ils sont encore plus bêtes, fanatiques et dangereux qu’on pouvait le supposer – c’est dire ! Combien l’influenceuse islamiste Rima Hassan touche-t-elle pour ses appels à la sédition ? Combien les Frères musulmans les payent-ils ? Les complicités coupables de ces dirigeants politiques ne confinent-elles pas à l’intelligence avec l’ennemi ?

Toujours prêts à relayer la propagande des tortionnaires, des persécuteurs, des tyrans, des bourreaux, ils ont été les premiers à relayer la rumeur d’un missile qui, tiré par Israël, aurait frappé une école. Ils tenaient leur os qu’ils pouvaient ronger à l’envi : les méchants Israéliens tuent des enfants. Leur antisémitisme rabique, qu’ils assument pleinement depuis le pogrom du 7 octobre, pouvait se déchaîner tout en détournant l’attention. Ad nauseam sur tous les réseaux. Or il est rapidement apparu que ce missile avait probablement été lancé par les Gardiens de la Révolution. États-Unis et Israël ciblent avec succès et précision dirigeants du régime et infrastructures militaires en épargnant le plus possible les civils qu’ils préviennent des frappes, alors qu’en face, les Gardiens de la Révolution tirent volontairement sur les civils en Israël et dans tous les pays voisins et, comme le Hamas, utilisent des bâtiments civils (lycées, hôpitaux…) comme casernes et bases de tirs. Dès lors, silence total de la part des petits télégraphistes des barbus. Caramba ! Encore raté !

*

La suite reste à écrire.

Les répercussions hors d’Iran pourraient être d’une ampleur inouïe. Privés de leur principal financeur, le Hamas et le Hezbollah devraient être durablement affaiblis. Le Liban pourrait en profiter pour se libérer, enfin, de l’emprise qu’exerce la milice chiite dans le Sud du pays mais aussi au sein de tout l’appareil d’État, quoique la puissance du Hezbollah et son implantation dans la société libanaise soient telles que, même sans le soutien de l’Iran, cette perspective demeure très incertaine. De manière générale, une recomposition générale dans la région est à espérer (ironie de l’histoire : en deux jours, le régime qui dirige encore le pays a attaqué plus de pays arabes qu’Israël en cinquante ans), avec, notamment, la formation d’une alliance Israël-Iran, sanctionnant les liens historiques forts entre deux peuples qui partagent des affinités réelles.

Mais c’est surtout ce qui va se passer à l’intérieur de l’Iran qui doit d’abord retenir notre souffle. Que va devenir cette révolution, après le coup de pouce des États-Unis et d’Israël ?

Les Iraniens doivent reprendre en main leur révolution et la mener jusqu’au bout, contre un régime toujours armé, loin d’être démantelé, malgré la disparition de sa tête.

Quant à nous, nous ne pouvons qu’en revenir à notre idéal universaliste : vouloir que les autres bénéficient de ce qui est devenu pour nous si banal que nous ne le voyons plus, que nous ne mesurons plus notre privilège, et que nous laissons des discours aux séductions morbides nous détourner de notre immense chance. L’égalité de tous, quels que soient le sexe, l’orientation sexuelle, la couleur de la peau, l’origine du patronyme, la religion… La séparation des Églises – de toutes les Églises – et de l’État. La Justice. Etc.

Et pour ce qui est du régime qui, espérons-le, sortira de cette révolution, nous n’avons pas le droit de parler à la place des Iraniens. C’est à eux de décider. D’exercer, enfin, leur souveraineté pour choisir leur avenir. En la matière, depuis des semaines, leur message est très clair. Ils appellent au retour du Shah qui, comme mon amie Asha l’a présenté il y a quelques semaines, représente les meilleurs espoirs pour assurer une transition et la stabilité, le temps que de nouvelles institutions s’installent. Le chemin est encore long. Souhaitons au peuple iranien, à qui je renouvelle ma fraternelle amitié, qu’il soit plus lumineux encore que ces décennies furent obscures.

Cincinnatus, 2 mars 2026

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Cincinnatus

Moraliste (presque) pas moralisateur, misanthrope humaniste, républicain râleur, universaliste lucide, défenseur de causes perdues et de la laïcité, je laisse dans ces carnets les traces de mes réflexions : philosophie, politique, actualité, culture…

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