Tristesses municipales

Il me semble toujours très difficile d’analyser les résultats d’élections municipales et, par conséquent, je me méfie des grandes annonces, qu’elles soient émises par les politiques eux-mêmes ou par les éditocrates en tous genres, empressés de plaquer sur le réel leurs grilles de lecture préfabriquées.

Que regarde-t-on ?
Les pourcentages des partis à l’échelle nationale ? Mais cela n’a aucun sens puisque ce sont autant d’élections que de communes et que, dans la plupart, les enjeux locaux priment sur les étiquettes partisanes.
Qui a emporté les mairies des dix ou quinze plus grandes villes de France ? Mais enfin ! les fractures sociales, culturelles, générationnelles et territoriales sont telles que ce qui se passe dans les métropoles n’a plus grand-chose à voir avec ce que vivent les habitants des communes rurales et qu’en se focalisant sur les premières, on oublie, encore, les seconds.
Les jeux d’alliances ? Ils sont tous aussi versatiles et ne répondent en général qu’à des intérêts et jeux de pouvoir locaux, trahissant sur le terrain les grandes envolées nationales, sitôt celles-ci déclamées sur un plateau de télévision le soir du premier tour.
La progression de tel ou tel parti par rapport à la dernière fois ? Allons ! Deux éminents analystes peuvent doctement démontrer qu’un même parti a connu une progression remarquable et une régression non moins spectaculaire sans qu’aucun des deux se trompe – l’interprétation des résultats électoraux appartient à la physique quantique.

Bref.

Sans me risquer, donc, à l’art ancien et vénérable du funambulisme de foire et malgré mes talents certains d’équilibriste, sans oser avancer des affirmations définitives et générales, je préfère livrer quelques méditations partielles, à prendre avec toutes les précautions possibles, sur ce qui me semble, aujourd’hui, important de retenir des élections municipales que nous venons de subir. J’aurai, je le crains, l’occasion d’y revenir à l’avenir.

Éloge des petits maires

D’abord, elles révèlent, une fois de plus, la gravité des fractures territoriales qui déchirent notre nation. Bien que tout le microcosme politico-médiatique semble s’en fiche, une grande partie du peuple français vit, encore, hors de ces métropoles qui attirent toute la lumière. Dans beaucoup de petites communes, il n’y avait qu’une seule ou deux listes, de telle sorte que bien des Français connaissent leur maire depuis déjà huit jours… ou plus. Bien des maires, à juste titre appréciés de leurs concitoyens, sont aisément reconduits parce qu’ils œuvrent au service de leurs administrés, pour le bien commun, parce qu’ils connaissent le « terrain » et qu’ils n’ont que faire de l’idéologie : ce n’est pas leur sujet.

Il faut toujours souligner à quel point l’engagement des « petits » maires est crucial et bien éloigné de celui des barons enfermés dans leurs bastions des grandes villes. Il n’y a rien de commun entre le maire du village de moins de mille habitant au fin fond du Haut-Doubs qui se bat chaque jour pour sauvegarder ce qu’il peut et aider ses administrés dans tous leurs tracas quotidiens, et le marquis poudré entouré de sa cour pléthorique qui profite de son mandat de premier édile d’une grande ville pour dilapider l’argent public à destination de ses amis et clientèles. Nos petits maires, aussi imparfaits soient-ils – parce qu’il y a aussi, bien entendu, parmi eux, le lot de crapules et d’incapables –, doivent être regardés comme des héros de la République.

Étouffés par une « décentralisation » technocratique, dont les regroupements de communes, imposés en dépit des intérêts de leurs habitants, sont le premier et plus néfaste avatar, et soumis à l’indifférence et au mépris des partis politiques et des médias seulement intéressés par une métropolisation qui concentre dans les grandes villes tous les avantages économiques et financiers, laissant crever les périphéries rurales, ils maintiennent avec leurs faibles moyens la vitalité d’une France oubliée et humiliée.

Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que beaucoup jettent l’éponge et que trop de communes n’aient pas eu du tout de candidat pour reprendre le flambeau et assumer ce sacerdoce. Il y a pourtant une réelle noblesse dans ce mandat de maire, le plus proche des citoyens, aux prises avec les enjeux quotidiens de gens qui trouvent parfois, souvent, dans le maire le seul interlocuteur susceptible d’écouter, de comprendre. L’attachement jamais démenti à la figure du maire est sacrifié à une « modernité » déshumanisante qui assèche le politique et anéantit la nation.

Une campagne détestable

Nous commençons à prendre l’habitude des campagnes électorales au ras du caniveau. Nous pensons, à chaque fois, avoir touché le fond, et pourtant la campagne se radine avec une pelle. Et on creuse. Et on creuse.

Cette fois-ci, nous avons atteint des abysses d’abjection en voyant l’antisémitisme devenir le moteur de la campagne de toute une partie de la gauche. Les envolées antisémites du « Louis-Ferdinand Sénile » de LFI, comme d’aucuns surnomment Jean-Luc Mélenchon, auraient dû soulever la nation et renvoyer aux poubelles de l’histoire l’ancien républicain devenu chantre de l’identitarisme.

Nenni ! L’antisémitisme n’est plus une cause de rejet, un stigmate indélébile et rédhibitoire à l’élection ; il est devenu tendance, progressiste, bien-pensant. Être antisémite est dorénavant une fierté. Une fierté ignoble. Mais une fierté quand même pour une part bien trop large de la population et des représentants.

Pour ces gens-là, être du côté des assassins, des violeurs, des terroristes du Hamas, être du côté des tyrans, des affameurs, des massacreurs de la mollarchie iranienne, c’est être « du bon côté de l’Histoire ». À ce degré d’ignominie, ils ne se fourvoient plus : ils assument leur complicité. Ils s’en vantent. Ils font campagne là-dessus. Et ils engrangent des voix.

La résistible ascension de la meute

Les difficultés d’analyse de ces élections permettent de raconter toutes les histoires qu’on veut. Et les fables mélenchoniennes sont un exemple remarquable d’intoxication. Dès le soir du premier tour, la meute s’est déversée dans tous les médias pour revendiquer une victoire historique, une progression inouïe, un leadership indiscutable sur la gauche, une avancée épique vers le pouvoir… À l’esbrouffe, Jean-Luc Mélenchon et LFI ont imposé une lecture pour le moins osée des résultats. Ils ont surtout réussi à tétaniser leurs « alliés », qu’ils ont pourtant passé leur temps à humilier et martyriser pendant toute la campagne.

Au-delà des rodomontades lfistes, la stratégie du mouvement gazeux et ses résultats sont largement discutés et discutables. En effet, en points et en voix, il subit un recul sans appel un peu partout, non seulement dans les grandes villes où c’est une véritable débandade [1] mais même dans les fiefs de ses séides, ces circo-rentes imperdables où le clientélisme leur assure normalement des scores soviétiques. Les victoires à Saint-Denis et Roubaix sont érigées en preuves de l’ancrage politique et populaire du parti… sauf que Bally Bagayoko l’a emporté au premier tour avec à peine 13 500 voix, soit moins du dixième des habitants. Quant à Roubaix, l’exemple est caricatural de la stratégie islamo-gauchiste du mélenchonisme de ces dernières années : David Guiraud, ardent soutien du Hamas et des mollahs, prend la tête du Molenbeek français.

La drague ouvertement, « passionnément », antisémite, la conflictualisation et la violence, le clientélisme et les complicités coupables avec les fréro-salafistes et les ennemis de la France, qui ont émaillé cette campagne écœurante ont produit les effets désirés et continué d’abîmer encore plus le tissu national. En cela, la stratégie de LFI est un succès.

D’un point de vue plus tactique, aussi, LFI peut se réjouir : cyniquement, l’accroissement du nombre de conseillers municipaux, dans la majorité mais aussi dans l’opposition, permet de s’ancrer dans le paysage local mais surtout de préparer la suite. La création d’un groupe « insoumis » au Sénat va faire tout drôle à la Chambre Haute, peu habituée au « bruit et à la fureur ». Après la profanation de l’Assemblée par la bordélisation volontaire des voyous factieux, le Sénat risque fort de sombrer à son tour.

PS : de profundis

En début de semaine dernière, lorsque les tractations partisanes devenaient pornographiques, nous avons assisté à des scènes hallucinantes. Dans les villes où le PS refusait une alliance honteuse avec LFI, à Marseille tout particulièrement, les nervis de LFI sont descendus dans la rue pour faire pression sur les caciques locaux du PS afin d’exiger… des places ! Assumant pleinement ces méthodes de mafieux, de factieux, les « insoumis » prétendaient soumettre leurs « partenaires ».

Il faut dire qu’ailleurs, ça marche ! Les pressions, les menaces, les humiliations, le chantage à « la vraie gauche »… provoquent une sorte de sidération chez les soumis aux insoumis. Lorsqu’on n’a pas de colonne vertébrale, il ne reste que la reptation la plus servile. Et peu importe que LFI n’ait obtenu que 654 000 voix au premier tour quand le reste de la gauche rassemblait cinq millions d’électeurs. Le rapport de force idéologique n’a rien à voir avec celui des urnes, il n’a rien à voir avec les électeurs, il n’a même rien à voir avec la politique. LFI dicte sa loi à un PS enferré dans une relation sadomasochiste répugnante…

À Toulouse, Nantes, Brest, Limoges, Clermont-Ferrand, Avignon… le PS s’est allié à LFI ; à Lyon, Strasbourg, Besançon, Tours… les Écologistes en ont fait autant ; à Vitry-sur-Seine, c’est le PCF qui s’est couché. Il ne faut jamais négliger la bassesse humaine. Que ne ferait-on pas pour conserver des sièges ? Alors au PS, chez les Écologistes et au PCF, on préfère les places à l’honneur… normal, d’honneur, ils n’en ont jamais eu ! À Lyon, le maire sortant écologiste Grégory Doucet, responsable de l’état déplorable de la ville, n’a eu aucun scrupule à accueillir LFI après le meurtre perpétré par la Jeune Garde… et, grâce à cette trahison, il conserve la Mairie (la seule, d’ailleurs, que les Écologistes ne perdent pas dans cette déroute nationale exemplaire : Strasbourg, Bordeaux, Annecy, Besançon, Poitiers…).

Malgré les grands discours, malgré les réfutations, malgré les condamnations, ils ont tous fait un calcul rapide : il n’y a pas assez de Juifs en France pour représenter une clientèle intéressante.

Pour sauver les apparences, ils ont inventé un nouveau terme de novlangue : en réalité, il n’existe rien de tel que des « fusions techniques », il n’y a que des compromissions politiques. Heureusement, à part Lyon et Nantes, ces compromissions ont échoué : ils ont eu le déshonneur et la défaite. À Toulouse notamment, le PS a fait alliance avec LFI alors que Jean-Luc Mélenchon a affirmé très sérieusement que les attentats de Merah, qui a assassiné froidement des enfants juifs à bout touchant, était un complot contre les musulmans – heureusement, cette alliance a sombré dans la honte. LFI a fait perdre ses alliés. Le PS s’est vendu pour des mirages et obtient une débâcle – d’autant que les quelques villes remportées par LFI le sont au détriment… du PS !

Ces alliances sont la réplique de celles avec le FN lors des régionales de 1998 qui avaient scindé la droite. Mais pas de réelle scission ici : malgré leurs apparents remords amers d’hier soir, ils ne voient aucun mal à frayer avec des antisémites d’extrême droite du moment que ceux-ci se prétendent « de gauche ». Ce faisant, ils se disqualifient définitivement. Il faut tuer le PS.

Paris n’est définitivement plus une fête…

À Paris, les héritiers d’Hidalgo vont pouvoir poursuivre leur saccage de la capitale. Tout est à craindre.

Rue de Trévise, périscolaire… les scandales n’ont pas empêché Emmanuel Grégoire de remporter la ville. Et c’est gravissime. Dans une situation inverse, il aurait fait un foin de tous les diables, avec raison !, et se draperait dans sa dignité usurpée pour réclamer la tête de ses adversaires. Cette mascarade est insupportable. N’importe quelle municipalité aurait dû être emportée par ces scandales. La magnanimité des médias et de la Justice, qui savent faire preuve d’une diligence exemplaire, à juste titre !, lorsqu’il s’agit de Fillon mais d’une lenteur inexplicable pour Hidalgo, est incompréhensible.

Le bilan d’Anne Hidalgo est terrible : insécurité, drogue, saleté, saccage du patrimoine (ces vieilleries inutiles et coûteuses dont ces philistins se fichent éperdument), ghettoïsation, prévarication, volonté explicite de pourrir la vie de pans entiers de la population, clientélisme entre les bobos trentenaires sans enfants intégristes du pédalier et terroristes du guidon et les populations enfermées dans les ghettos de misère, fuite des familles, des classes moyennes et populaires, privatisation de l’espace public, gestion déplorable des finances municipales, gabegie d’argent public et subvention des copains…

La Mairie de Paris est un repaire de salauds. Alors qu’ils ont le devoir de servir, cette caste d’incompétents déconnectés de la réalité se sert de leur mandat avec pour seule boussole leurs intérêts privés et ceux de leurs amis. C’est une privatisation de la politique, une trahison des citoyens. Ils sont la honte de la démocratie. Une nouvelle aristocratie qui n’a rien à envier aux fins de race et autres privilégiés décadents de la fin de l’Ancien Régime. Et qui a construit à Paris un bastion électoral inexpugnable par la sociologie et le clientélisme, en remplaçant les classes populaires et moyennes par des obligés de la Mairie. La politique de logements sociaux n’est ni plus ni moins que de l’achat de voix.

Et cette politique infecte va s’amplifier. Paris est dangereuse, sale et moche… Et ce clinquant cloaque va devenir plus haïssable encore. Grégoire peut prétendre avoir reçu un blanc-seing, une confirmation, une autorisation, un encouragement à poursuivre la politique calamiteuse, l’entreprise de destruction de notre capitale, de ce qui fut la plus belle ville du monde, destruction dont il est déjà coresponsable.

Non que Dati aurait fait mieux, bien sûr ! Elle était la pire candidate possible, ce que le sarkozisme a produit de plus odieux. À tel point qu’au premier tour, elle est la seule candidate à avoir obtenu moins de voix à l’échelle parisienne que ses candidats dans les différents arrondissements. Mais sa victoire l’aurait un minimum obligée.

Le dégoût du politique

Les stratégies des partis politiques consistent à se concentrer sur leurs fiefs et leurs clientèles pour maximiser les victoires, quitte à abandonner purement et simplement des pans entiers de la nation française au prétexte qu’il n’y a rien à y gagner. Cette négation utilitariste de l’intérêt général n’a pour conséquence que l’éloignement des citoyens de la chose publique. La dépolitisation est générale. Avec une abstention de plus de 40 % aux deux tours, les élus n’ont aucune légitimité, ne représentent que leurs chapelles partisanes.

L’abstention peut être un geste politique, l’abstention peut n’être pas un déshonneur. Elle témoigne autant de la fatigue du peuple que de l’offre politique complétement biaisée. Aucun parti n’occupe sur l’échiquier la place qui devrait être la sienne selon son idéologie, ses discours et ses programmes. Les familles politiques identitaires et néolibérale occupent, seules, le paysage politique, verrouillent la représentation et laissent de côté un grand nombre de Français qui ne se reconnaissent en aucun de ces clones tristes. Le dégoût est légitime.

Cincinnatus, 23 mars 2026


[1] C’est au premier tour que les chiffres sont les plus intéressants : 11 % à Paris, 13 % à Marseille, 11 % à Lyon, 12 % à Strasbourg, 9 % à Bordeaux… alors qu’à la présidentielle de 2022, dans toutes ces villes, Mélenchon obtenait aux alentours de 30 %.

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Cincinnatus

Moraliste (presque) pas moralisateur, misanthrope humaniste, républicain râleur, universaliste lucide, défenseur de causes perdues et de la laïcité, je laisse dans ces carnets les traces de mes réflexions : philosophie, politique, actualité, culture…

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