
Écr.l’inf.
Les rabat-joie et les tristes sires, les petits Torquemada et les grands inquisiteurs, les puceaux de bénitier et les barbus façon balai à chiotte, les coincés du cul et les peine-à-jouir, les donneurs de leçon et les père-la-moraline, les philistins et les philodoxes… quelles que soient leurs obédiences, leurs religions, leurs doctrines et leurs névroses, ils peuvent tous se réjouir : ils sont les maîtres de notre temps, les grands ordonnateurs de la morale de l’époque, les procureurs des bonnes mœurs et les bourreaux de toutes les déviances. L’esprit de pesanteur règne sur notre société qui, d’ennui, se laisse séduire par les puritanismes les plus cons. Ça pue le curé froid !
Le religieux est à la mode, dans sa version la plus rigoriste, la plus doloriste. Pour que ça marche, il faut que ça fasse mal. Le concours Lépine de l’interdit le plus stupide et le plus pervers est ouvert et livre chaque jour son lot d’innovations toutes plus débiles les unes que les autres. Les prêcheurs tiktokeurs ne savent plus quoi inventer pour se démarquer de la concurrence et drainer des vues, des likes et des fidèles endoctrinés.
Si l’islam est le plus visible, les autres religions ne sont pas en reste et les moines-soldats du sadomasochisme sacrificiel s’accordent tous pour imposer leur vision du monde rigide et caricaturale… même si, comme toujours et qu’ils soient à calotte ou à barbe, les bigots les plus enragés à vilipender la libido et enchaîner les désirs de leurs ouailles sont les obsédés dont les pensées et les backrooms sentent le plus mauvais (n’est-ce pas, Frère Tariq Ramadan ?).
Le come-back religieux pourrait nous offrir de nouveaux Michel-Ange… las ! il ne produit que des Médine à la chaîne. Et ça marche, comme en témoigne le succès du rappeur islamiste et de tous ses semblables dont les discours aussi violents que rétrogrades séduisent les nouvelles générations, malgré (ou grâce à) leur abyssale pauvreté littéraire et intellectuelle. Ce qu’il y a de plus bête dans le fond de cuve commun à toutes les religions : voilà ce que retiennent nos jeunes gens, toujours plus intelligents et futés, paraît-il.
Imprégnés de religieusement correct, et dotés d’une susceptibilité religieuse et identitaire à fleur de peau, ils élèvent l’intolérance à sa quintessence mais se rengorgent de leur prétendue « tolérance » en rejetant la laïcité qu’ils jugent liberticide et la critique des religions [1] qu’ils considèrent comme blasphématoire – le blasphème étant une notion qui, faut-il le rappeler, n’existe que dans l’esprit du croyant et n’a plus aucun sens dans le droit français. Ils ne comprennent pas la chance qu’ils ont de vivre sous le régime de la laïcité, cette « respiration », comme l’analyse très justement la philosophe Catherine Kintzler, qui fait de la foi une affaire privée et interdit le prosélytisme agressif et la pression communautaire pour mieux protéger à la fois l’individu et la société.
Les extrêmes droites religieuses et toutes les formes d’intégrisme profitent pleinement de la vague identitaire qui nous emporte. On ne s’en étonne guère, venant de la frange la plus traditionaliste de la droite, qui ne jure que par le slogan simpliste des « racines chrétiennes de la France » et montre ainsi qu’elle n’a jamais ouvert de livre d’histoire ni de botanique. C’est en revanche plus inquiétant du côté de la gauche jadis anticléricale qui a cessé de bouffer les curés pour mieux sucer les imams. In fine, identitaires de droite et de gauche communient joyeusement dans les combats communs à toutes les ligues de vertu contre l’émancipation des corps et des esprits.
L’assignation à résidence identitaire enferme les individus dans des identités rabougries, des identités sclérosées, des identités imposées. Qu’on s’y enferme soi-même ou, pire ?, qu’on y enferme les autres, le résultat est le même : les taxonomaniaque adorent épingler les êtres humains comme d’autres les paillons, les étiqueter, les classer et les classifier. Ranger les sexualités et les orientations du désir érotique dans des boîtes toujours plus petites, jusqu’à ce que chaque individu, comble de la réussite identitaire !, incarne à lui tout seul une minorité.
Derrière les pseudo-concepts – « déconstruction », « intersectionnalité »… – importés des campus anglo-saxons par une gauche en perdition idéologique, essaie de se cacher sans grand succès un puritanisme hypocrite (pléonasme) et un contrôle des identités. Les sensibilités écorchées vives, inviolables, rendent douloureux et conflictuel tout contact avec l’autre, dans toutes les dimensions exacerbées par ces « théories » fauteuses de haine (race, sexe, religion…). La moindre friction est vécue comme une négation de soi. La différence est sacralisée et interdite : tabou. La pureté de l’identité refuse le mélange, le métissage, la promiscuité même. Il faut séparer, diviser, dans une logique concentrationnaire de l’entre-soi.
Et peut-être est-ce dans les rapports entre les sexes que les dégâts sont les plus criants. Les dogmes néoféministes misandres, alliés avec les pires doctrines religieuses réactionnaires (là encore, grâce à l’imposture intersectionnelle dont les victimes sont toujours les femmes), provoquent une véritable guerre des sexes. La galanterie est assassinée ; la douceur, l’aventure, la découverte, la séduction, la volupté… tout ce qui fait le sel et la complexité de la rencontre et de la relation entre un homme et une femme est banni, honni, maudit. Toute relation devient potentiellement peccamineuse ; on prend toutes les précautions possibles dans tout ce qu’on dit, dans ce qu’on fait, ne laissant planer aucun doute, aucun implicite, aucune ambiguïté dans les tentatives de rapprochement… alors que ce sont précisément ces doutes, ces implicites, ces ambiguïté qui en font la richesse. Les risques d’une mésinterprétation ou d’une réinterprétation a posteriori génèrent une paranoïa incompatible avec la spontanéité de la rencontre de deux imaginaires et de deux épidermes. Ainsi voit-on la fine intelligence érotique de notre culture latine s’effacer devant la brutale tradition contractualiste anglo-saxonne : le moindre rapprochement doit faire l’objet d’un contrat explicite dûment accepté par les deux parties, signez en bas en trois exemplaires devant notaire.
L’originalité se perd, la standardisation s’impose aux comportements. Qui danse encore le slow, cette incongruité qui voyait les corps se découvrir timidement, s’explorer maladroitement ? Dévergondage !
Ici, deux mouvement, en apparence contradictoires, convergent et se renforcent. D’une part, la pudibonderie sourcilleuse, la haine du plaisir, le rejet de la sexualité, la tendance chic du célibat chaste qui fabriquent des générations de frustrés. D’autre part, l’exutoire de cette frustration dans l’adoption généralisée des codes formatés du porno, de sa violence, de sa frénésie sans plaisir, de son culte de la performance, qui s’appliquent aux rencontres utilitaristes par applis interposées. Alors que l’adolescence et les années qui la suivent sont par excellence l’âge de l’expérimentation, de l’exploration, de la découverte, c’est le conformisme le plus crétin qui, aujourd’hui, les dirige.
L’identitarisme qui les imprègne leur commande de se définir (voir l’inflation des sigles dans LGBTQUIAetc). Or se définir, c’est s’imposer des limites, des frontières, au moment de la vie et précisément dans le domaine où l’indéfini apporte la richesse des possibles. La chair est triste, hélas ! Et ils n’ont lu aucun livre. Paradoxalement, l’exigence de ludique qui envahit aujourd’hui tous les domaines demeure étrangère à celui pour lequel jeu est le plus important, central, intrinsèque à l’activité. L’accumulation de « coups d’un soir » et de rencontres commandées en ligne entre un McDo et une fringue sur Vinted fait du sexe un simple objet de consommation comme un autre. Le corps lui-même, réduit à un rôle instrumental, perd sa dimension symbolique, sa capacité d’évocation, son érotisme. La courbe d’une nuque fait-elle encore frémir ? Le libertinage physique et philosophique laisse la place à des partouzes aussi joyeuses, imaginatives et excitantes qu’un congrès d’experts comptables sous Prozac. De la viande, nous ne sommes plus que de la viande.
Nos puritains contemporains imposent une conception du corps et du sexe à la pauvreté affligeante. Une conception profondément malsaine, surtout. Les discours délirants sur le corps des femmes inondent les écrans des plus jeunes, les prédicateurs en ligne bourrent le crâne de nos gamins – et de nos gamines – avec des idées folles sur la pureté, sur la pudeur et sur la manière dont doivent agir les uns et les autres. Avec toujours le même horizon, la même obsession : un homme n’est un homme que s’il se conforme aux exigence d’un virilisme caricatural, une femme n’est une femme que si elle adopte la posture humble de la pieuse servante de son homme – sinon, évidemment, c’est une putain. Répugnant ! Mais ô combien populaire.
Le voile islamique [2] est le symbole autant que l’arme la plus efficace de ce contrôle des corps et des mœurs par ces tartuffes modernes qui veulent cacher sein, chevelure et même tout le corps des femmes pour mieux les asservir. Dans bien des territoires abandonnés par l’État, les mafias religieuses et criminelles mettent sous coupe réglée les gamines sommées de se cacher sous ce linceul. Quant à la propagande sur les réseaux dits sociaux, elle fonctionne à plein régime pour inculquer la droite morale à ces jeunes dépravées.
Il faut remarquer ici que le wokisme part exactement des mêmes prémisses anthropologiques que ce patriarcat qu’il n’ose évoquer ni voir (mais il est bien difficile de dire ce que l’on voit et, pour suivre Péguy, plus difficile encore de voir ce que l’on voit) : pour tous ces gens-là, par nature, l’homme est un dominant oppresseur, la femme une dominée opprimée. Si les uns s’en réjouissent, les autres feignent de s’en lamenter et prennent un chemin opposé en prônant la « déconstruction » des hommes et la révolte des femmes… mais arrivent finalement au même résultat : l’enfermement de tous, hommes et femmes, dans des stéréotypes odieux. Et, surtout, au voilement des femmes, cet « embellissement » vanté par nos bourgeoises arrogantes qui n’ont pas un mot ni une pensée pour celles qui, en Iran, en Afghanistan et ailleurs, meurent chaque jour pour se débarrasser de ce suaire !
Parce qu’il y a un marché pour cette « pudeur » – un marché politique mais aussi économique : les marques l’ont bien compris qui, main dans la main des pires intégristes, se font un « pognon de dingue » avec les affects tristes, les pulsions funèbres et l’asservissement des femmes. L’alliance du gauchisme culturel, du néolibéralisme et de l’islamisme se fait toujours au détriment des mêmes.
Mais il faut aller plus loin. Car, si le puritanisme actuel adore s’incruster dans les chambres à coucher, il ne s’en contente pas. Il s’insinue même dans tous les recoins de la vie, de la douche à l’assiette, sous la forme de discours moralisateurs et culpabilisants. Les diktats, les prescriptions, les injonctions dépassent largement les religions officielles, constituées, et bien des idéologies en reprennent la forme et souvent le fond pour régir autoritairement nos vies, en usant des mêmes procédés éprouvés.
Ainsi, depuis leurs salons cossus de centres-villes, les prêcheurs d’austérité de Berlin, Bruxelles ou Bercy, en appellent-ils aux larmes et au sang – des autres ! Ceux qui n’ont déjà plus le nécessaire ont le devoir de se serrer encore la ceinture mais pas le droit de se plaindre : c’est pour leur bien, n’est-ce pas ! Au nom du culte de l’argent, du saint Marché et de la parabole du ruissellement, les plus pauvres sont fermement invités à accepter stoïquement leur régime sec.
D’autant que les sermonneurs de la rigueur économique rencontrent opportunément les moralisateurs de la sobriété écologique. Joli duo à la sécheresse assumée qui, les uns au nom de la croissance, les autres au service de la décroissance, unissent leurs voix pour faire porter le chapeau de tous les maux à ceux qui n’en demandent pas tant.
Le diagnostic à l’origine des pensées de la décroissance n’a rien d’absurde : imaginer une croissance infinie dans un monde aux ressources finies ne peut conduire que dans le mur. Or l’idée est ensuite interprétée avec les œillères de l’idéologie, la violence du militantisme et l’assurance de l’inculture scientifique. Le dogme de la frugalité conduit à l’asphyxie… pour les autres.
Toujours pour les autres.
Les grands dispensateurs de moraline répètent à l’envi combien nous sommes privilégiés, alors que ce sont eux qui jouissent des régimes d’exception et des privilèges façon Ancien Régime. Nos tyranneaux de la morale, nos Savonarole d’opérette ont toujours d’excellentes raisons de s’exempter de toutes les contraintes, de tous les commandements qu’ils imposent aux autres. Aux autres de sauver la planète en s’interdisant de prendre l’avion et de manger de la viande, en faisant pipi sous la douche ou en faisant du vélo.
Et tant pis pour les malades, les bancroches, les handicapés, les blessés, les fatigués, les cacochymes, les valétudinaires, les mal-foutus ou les pas foutus-du-tout, les trop-lents dans un monde trop rapide, les un-peu-plus-vieux et les très-jeunes, les ouvriers et les artisans, les parents-à-poussettes et les piétons-à-pieds, les incompétents-de-la-bicyclette et les allergiques-de-la-trottinette, les illettrés-du-numérique et les incapables-des-gadgets-technologiques, les pauvres et les miséreux, les accidentés-de-la vie et les oubliés-du-monde… (liste non exhaustive et non contractuelle), en un mot : les exclus du monde.
Incapables d’appliquer la doctrine des doctrinaires, ils sont coupables du pire crime qui soit : ils sont les ennemis la planète, les salauds ! les ennemis de la modernité, les enfoirés ! Non seulement tant pis pour eux mais, en plus, honte à eux ! Honte publique, même ! Qu’ils s’amendent ! De nouveau inspirée des clichés protestants, la passion pour la désignation de coupables et de victimes ontologiques encourage contritions et pénitences. Nostra culpa ! Nostra maxima culpa !
Que tout cela est laid.
Et dangereux. Non seulement parce que ce spectacle sinistre permet toutes les dérobades : en rejetant la responsabilité de la catastrophe climatique sur ceux qui n’y peuvent mais, on délaisse le champ véritablement politique, on s’interdit de punir les vrais coupables et de changer ce qui doit l’être. Mais aussi et surtout parce que, au-delà du contrôle des corps, ce sont les esprits qui sont la véritable cible de ce nouveau puritanisme qui, pour cela, utilise pleinement tous les moyens que la modernité technologique met à son service.
Ce n’est plus seulement la liberté d’expression qui est en danger, avec toutes les tentatives de rétablissement d’un crime de blasphème. C’est un bien au moins aussi précieux qui est ébranlé : l’absolue liberté de conscience est attaquée de tous côtés. La production littéraire, cinématographique, télévisuelle, artistique de l’époque témoigne des ravages de cette (auto)censure insidieuse. Quelle pauvreté navrante ! Ce ne sont plus les fruits de l’imagination qui peuvent être scandaleux – c’est l’imagination elle-même qui fait scandale. La police du slibard et du prêt-à-penser ne s’invite plus seulement dans nos lits mais jusque dans nos têtes. Le rêve de tous ces intégristes : interdire de penser ou obliger à bien penser – cela revient au même. Le crimepensée d’Orwell est devenu notre réalité. Gare à ce que tu penses, camarade, le goulag n’est jamais loin ! Et les camps de rééducation idéologique t’attendent.
Cincinnatus, 30 mars 2026
[1] Ainsi peut-on lire dans la synthèse de l’enquête Ifop, « La “Bof génération” ? Radioscopie politique des adolescents de 15 à 17 ans » :
La majorité des jeunes juge ainsi inacceptable la critique des religions (58 %), contre seulement 30 % qui l’acceptent, sachant que c’est dans les rangs des catégories populaires (61 à 65 %), des catholiques pratiquants (76 %) et des musulmans (92 %) que le refus de toute critique des religions est la plus forte. Ces consensus masquent toutefois de profonds clivages confessionnels : les valeurs morales des jeunes apparaissant d’autant plus conservatrices qu’elles sont influencées par la morale religieuse. Les jeunes musulmans apparaissent ainsi parmi les plus rétifs aux droits des LGBT : 49 % des jeunes musulmans jugent inacceptables les relations entre personnes de même sexe (vs 7 % des sans-religion).
[2] Qu’ils tentent désormais d’imposer aux conseils municipaux qu’ils viennent de remporter – et où la chasse aux mécréants est ouverte –, provocation numéro trouze-mille après les épisodes foulards à l’école, burkini, abaya à l’école, voile intégral dans l’espace public, etc.
