
Aux États-Unis, l’assassinat de Charlie Kirk. En France, le meurtre de Quentin Deranque. Deux militants aux idées contestables (comme le sont toutes les idées dès qu’elles descendent parmi les hommes), tués dans des conditions différentes. Mais dont les morts ont suscité des réactions similaires – surtout : les mêmes justifications. Parce que leurs idées déplaisaient à certains, alors il devenait licite de s’en prendre à eux physiquement, jusqu’à l’élimination. Dont acte.
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Le terrain est bien préparé, la parole haineuse libérée.
Des journalistes, des chercheurs, des intellectuels sont sous protection policière parce qu’on leur a collé dans le dos la cible « islamophobe » – ce mot inventé pour taire et pour tuer.
Des « humoristes » se réjouissent publiquement à l’idée que des adversaires politiques meurent dans un accident ou d’un cancer du pancréas.
Une conseillère municipale LFI à Montreuil, accessoirement médecin urgentiste, affirme crânement :
Moi, j’ai un kit intramusculaire tout prêt. […] Moi, les fachos, je les bute direct.
Étrange conception du serment d’Hippocrate, que celle d’un médecin qui trie les patients en fonction de leurs conceptions politiques et qui appelle explicitement à en assassiner certains. Avec l’approbation goguenarde de ses camarades.
Paroles, paroles, paroles. Vraiment ? Ces élucubrations ostentatoires, ces mots dont la seule vocation semble de s’exhiber sans vergogne ont des conséquences. Tragiques.
L’impunité de ceux qui se contentent de parler paraît totale. Et pourtant ils sont responsables… et coupables. Ils arment les assassins. Puis justifient les actes, les absolvent. Politiques, intellectuels, bouffons publics… ils servent à la fois d’inspirateurs et d’avocats aux meurtriers. Ils ont du sang sur les mains. Ces mains qui étaient déjà souillées de ceux de Samuel Paty et de Dominique Bernard, par leurs complicités idéologiques et clientélistes avec les islamistes. Un peu plus, voilà tout.
Cela étant dit, après le déni massif qui a accompagné le pogrom du 7 octobre 2023, les mensonges qui ont suivi au sujet de Gaza, l’inversion victimaire galvanisée par la haine, l’obscénité d’un Hamas grimé en mouvement de résistance et la vague antisémite qui nous engloutit, nous ne devrions guère être étonnés. Les appels au meurtre des Juifs, opportunément maquillés sous le masque « sionistes », se sont multipliés sans complexe, sans scrupule, sans véritable opposition politique ni populaire. Ensuite, des Juifs aux autres adversaires, le glissement se fait sans frein.
La mort comme sanction politique légitime : les assassinats politiques sont dorénavant autorisés au nom d’un bien commode « antifascisme » qui place les « antifa » exactement dans le même camp que les « fascistes ». Tout ce qui n’est pas moi est fasciste ; donc j’ai le droit de le tuer. Sophisme criminel qui légitime l’anéantissement de l’autre par son altérité. Or notre ère identitaire produit à la chaîne des offensés professionnels à la sensibilité écorchée, qui ne supportent aucune remise en question, qui vivent la première contestation, le moindre différend comme une négation de leur être le plus intime… dans ces conditions, toute opposition est nécessairement existentielle, absolue. Et appelle une sanction aussi absolue.
Après tout, ma sensibilité vaut bien celles des autres, mon identité a autant d’importance que celles des autres. Par conséquent, j’ai, moi aussi, le droit de tuer tous ceux qui l’égratignent. Alors, dans le désordre : les identitaires à poils et à plumes, les suceurs d’imams, les serviteurs des mollahs et les persécuteurs du peuple iranien, les palestinistes antisémites, les bigots, puritains et autres curés froids de toutes obédiences, mais aussi les cyclistes qui menacent les piétons, les motards qui pétaradent, les bistrotiers qui encombrent les trottoirs, les ivrognes nocturnes braillards, sans oublier les handicapés de l’oreillette qui mettent la musique à fond dans la rue ou qui partagent avec le monde entier leurs conversations les plus intimes, mais encore les voleurs d’argent public, les corrompus, les traîtres à la nation et les complices de puissances étrangères qui nous détestent, ajoutons-y, pour faire bonne mesure, les néolibéraux adorateurs du dieu-pognon, les harceleurs et les persécuteurs, les petites frappes et les grosses brutes, ainsi que les obscurantistes, les antisciences, les néoféministes misandres, les antinucléaires qui détruisent la planète, tout comme les transhumanistes et autres antihumanistes, et puis les diffamateurs de profs et tous ceux qui font des fautes d’orthographe, de grammaire, de syntaxe ou de conjugaison et n’en ont cure parce que « ça n’a aucune importance », les adorateurs du moche et les ennemis du patrimoine, les cons… liste non contractuelle ni exhaustive, évidemment.
Dans ce climat de guerre civile larvée qui ne demande qu’à exploser dans des bouffées de violence, les mots ne sont plus tabous. Les passages à l’acte non plus. La dégringolade à toute allure sur cette pente très inquiétante est rendue possible par la confusion entre adversaires et ennemis. Alors qu’on parle avec un adversaire, un ennemi, on le tue. Tradition bien connue du bouc émissaire, remise au goût du jour. Les ligues factieuses qui s’arrogent le monopole du camp du Bien réduisent l’autre à une incarnation du Mal, le déshumanisent pour mieux l’exiler hors du champ politique et lever tout interdit. Tout est permis, même le meurtre. Surtout le meurtre.
Ainsi s’abolissent le politique, le monde commun et jusqu’à la simple dignité humaine, la simple décence. Ne subsiste que la saloperie humaine, fière de sa tyrannie.
Cincinnatus, 18 mai 2026
