Mélenchon et LFI : la longue agonie

La Mort de SardanapaleJ’ai voté pour Jean-Luc Mélenchon en 2017. Je relis ce que j’ai publié alors, et je persiste : à l’époque, c’était le moins mauvais candidat [1]. Il était le seul à proposer un programme économique et social à la fois cohérent et opposé au néolibéralisme représenté par tous ses adversaires. Quant aux principes républicains, laïcité en tête, il y avait encore, alors, suffisamment d’humanistes à les défendre dans son parti pour que l’issue du conflit larvé ne soit pas écrite d’avance. Je ne retirerais pas un mot des différents billets écrits sur ces sujets : c’est, je pense, avec lucidité, que j’analysais la situation et que, dès avant l’élection puis continûment dans les temps qui ont suivi, j’alertais sur les dangers qui pesaient sur Mélenchon et LFI, sans sombrer dans les procès d’intention [2]. Les purges successives qui ont vu l’éviction des principaux tenants de la ligne républicaine et la victoire du courant identitaire ont confirmé mes craintes et je les ai dénoncées.

De 2017 à aujourd’hui s’est ainsi écrite une histoire de compromissions, de renoncements, de trahisons, que certains ont beau jeu de prétendre avoir prévue : je crois, pour ma part, que tout n’était pas joué même si les chances étaient faibles de voir LFI prendre un autre chemin que le NPA. Cette histoire n’est pas celle d’une chute mais d’une lente agonie, le spectacle affligeant donné publiquement de députés délirant à la tribune de l’Assemblée nationale, d’élus participant à des manifestations où les ennemis de la France crient « mort aux Juifs », d’un parti prétendant prendre le pouvoir mais qui se vend aux théories les plus mortifères et à la propagande la plus violente, d’un homme, enfin, qui a troqué ses convictions républicaines contre une idéologie frelatée en tous points opposée à ce qu’il avait si ardemment défendu et verse dans le complotisme.

Empoisonnée au-delà de tout espoir de rémission, LFI ne possède toutefois pas le monopole de l’identitarisme. Tous sont frappés. Les métastases se répandent aussi bien à gauche, où EELV a depuis longtemps sombré dans le sectarisme et où le PS refuse de sortir de l’ambiguïté, qu’au centre, avec les complicités entretenues à LREM et à l’UDI, et qu’à droite avec les succès idéologiques de l’autre famille identitaire à LR et au RN. La généralisation des discours qui préfèrent ramener les individus à leurs gènes et à leurs origines plus ou moins fantasmées, plutôt que de les traiter en citoyens libres, n’est en rien une excuse pour Mélenchon et LFI : ce serait même plutôt une circonstance aggravante pour un parti qui se complaît volontairement dans la mode antipolitique. Il n’y a donc aucune excuse à chercher à ce naufrage dans l’indécence – mais il serait bien fou de s’en réjouir.

En effet, Mélenchon et LFI ne sont définitivement plus une option électorale pour 2022. Or cette disparition laisse un vide béant. Tous les impétrants et leurs partis relèvent désormais des deux courants de pensée identitaire ou néolibéral, en leurs diverses variations. Contrairement à ce qui est un peu trop rapidement avancé, les défenseurs du républicanisme ne sont pas pris dans une quelconque « tenaille identitaire », mais bien dans une tenaille dont l’une des mâchoires est constituée par les deux versions de l’identitarisme, et l’autre par le néolibéralisme [3]. Entre les deux : personne pour nous représenter, malgré tous les candidats putatifs qui ne pensent qu’à l’Élysée – sur tout l’échiquier politique, l’éradication idéologique de notre famille de pensée ne nous laisse que des adversaires.

Et puis, il y a une semaine, au lendemain de la dernière abjection proférée par Mélenchon, une tribune d’Arnaud Montebourg paraissait dans Le Monde, résumant plutôt correctement la situation, suivie d’une interview sur France Inter. Que faut-il en penser ? Pour l’instant, je n’en sais rien.

Cincinnatus, 14 juin 2021


[1] Entre autres : « Mélenchon et Le Pen, ce n’est pas pareil ! » et « Pourquoi je vais voter Mélenchon ».

[2] Par exemple : « Le cas Mélenchon » ou « Petite missive adressée à mes amis insoumis ».

[3] Voir le billet que j’ai récemment consacré à cette question : « L’universalisme républicain dans la « tenaille identitaire » ? ».

Publié par

Cincinnatus

Républicain râleur, je laisse dans mes carnets les traces de mes réflexions : philosophie, politique, actualité, culture…

5 réflexions au sujet de “Mélenchon et LFI : la longue agonie”

  1. J’avais 15 ans quand les militants de la LCR et quasiment toute la gauche de ma préfecture provinciale se réunissaient pour célébrer la victoire des Khmers rouges. Je commençai à douter à ce moment-là. Et je continuai de douter lorsqu’en cours d’histoire, jamais le Goulag ou la Révolution culturelle chinoise et leur cortège de massacres n’étaient abordés. Je notai ensuite que crier  »Libérez Mandela » était bien mais que crier  »Libérez Sakharov » était mal. Jeune prof, je constatai ensuite la complicité de la gauche et de l’extrême gauche dans la démolition de l’école. La première association reçue par Peillon fut les Cahiers pédagogiques… Pour finir, depuis des années, mes anciens compagnons de route d’extrême gauche tiennent des propos antisémites à ciel ouvert, ou, mais cela devient rare, déguisés derrière l’antisionisme. Je n’ai donc plus aucune raison de préférer la gauche à la droite. Je note qu’Elisabeth de Fontenay fait les mêmes constats que Zemmour, si elle ne propose pas les mêmes solutions politiques. Je suis certaine de ne pas voter à gauche, à l’extrême gauche, RN, et pour le moment ne vois d’intelligent et honnête chez LR que Bellamy. Je considère qu’il est urgent qu’un vote souverainiste et patriote émerge. Je suis donc facho pour mes anciens amis, et c’est là le problème.

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  2. Votre déception est la mienne.
    Cela dit, la techno-science-économie a envahi tout l’espace politique. Le progrès est encore une idéologie avec le vent en poupe. Comment résister à la destruction du milieu avec les les moyens du système technicien qui nous y a conduit ?
    Je crois me souvenir que M Bellamy est un des rares à avoir évoqué les libertés.

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  3. Ayant toujours été, sauf durant mes années gauchistes de naguère et bientôt jadis, plus social-démocrate que « radical », j’avais, au vu du suicide assez “gore” orchestré par le PS lui-même lors de ses dernières primaires et palinodies successives de ses multiples candidats, voté Macron dès le premier tour des présidentielles de 2017, parce que je préférais que ce fût lui plutôt que Fillon qui l’emporte pour le second tour face à Le Pen.

    Ensuite, entre les deux tours, j’ai eu à débattre (si l’on peut dire) avec des « camarades » de gauche qui osaient me seriner « Ni Le Pen ni Macron, ni patrie ni patron »..

    Pour l’an prochain, il semblerait que le débat puisse être un peu plus large que le dilemme Macron/Le Pen et certains pensent même qu’un candidat de droite comme Bertrand pourrait introduire une 3ème option.

    Sachant que la gauche est minoritaire dans le pays, et que seule une alliance des sociaux-démocrates et des Verts (puisque d’ores et déjà LFI et PC ont leur candidat) pourrait proposer un candidat assez crédible pour n’être pas éliminé dès le premier tour, je vois mal qui d’autre qu’un candidat Vert + PS devrait être proposé comme alternative à Macron.

    Or, ce candidat d’union possible, cette personne déjà élue, un peu connue et surtout réélue à l’issue d’un premier mandat, malgré l’accumulation des critiques féroces de son opposition, cette personne capable de faire travailler ensemble aussi bien des Verts que des LFI et des Communistes au sein d’un même grand conseil municipal, cette personne existe et semble prête à accepter le défi que de plus en plus nombreux sont les gens qui lui demandent de relever.

    Bref, que penseriez-vous de la candidature d’une femme assez courageuse et transgressive pour se vouloir Hidalgo et descendre dans l’arène politique ?

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    1. Bonjour,

      Le PS n’est plus qu’une coquille vide, à peine capable de maintenir une illusion dans certaines collectivités territoriales où jouent encore de vieux réflexes partisans. Quant à EELV, c’est une secte dangereuse pour la République (« L’imposture EELV »). Rien ne peut sortir de bon de tels bateaux ivres. Non seulement leur alliance n’a aucune chance d’atteindre 10 % à l’élection présidentielle mais, surtout, elle signe l’abdication de tout ce qui a fait l’histoire idéologique et intellectuelle de « la gauche » devant les thèses antirépublicaines.

      Plus généralement, les étiquettes sont devenues contre-productives, les partis « traditionnels » suscitant bien plus de mouvements de rejet que de mobilisation. C’est le peuple qu’il faut convaincre, pas les clientèles partisanes ; c’est la nation qu’il faut rassembler, pas un camp imaginaire contre un autre.

      Quant à Hidalgo, sa politique à la tête de la capitale suffit à me convaincre de ne jamais voter pour elle. Je vous invite à voir les deux billets que j’y ai consacrés : « Paris, entre misère et indécence » et « Paris, ce clinquant cloaque »… et à garder un œil sur ceux qui seront publiés à la rentrée.

      Amitiés
      Cincinnatus

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  4. N’étant pas retourné à Paris depuis ma dernière grande manif (celle contre la politique de Bayrou, alors ministre de l’EN) depuis 1996, je ne peux que vous faire confiance sur le mur des lamentations que vous nous dressez de Paris. 🙂

    Quant à déterminer la part des (ir)responsabilités incombant ici à la mairie, là au gouvernement, à la région ou à l’Etat et entraînant l’état actuel de notre capitale, je vous en laisse évidemment meilleur juge que moi.

    Pour lire souvent les commentaires de lecteurs du Monde lorsqu’ils évoquent leur ville capitale (et l’éventualité d’une candidature Hidalgo), ce n’est pas la première fois que je vois s’exprimer les plus grandes réticences devant cette candidature au vu des horreurs que l’on reproche à l’actuelle maire. Et quand je m’étonne qu’une élue si décriée puisse avoir été réélue, on m’explique que le faible taux de participation rend cette réélection insignifiante.

    Mais alors qu’attendre de bon de la part d’un peuple assez (légitimement ?) dégoûté de la politique ou plutôt de ses politiciens et des non-choix qui découlent de l’espèce d’apolitisme triomphant depuis des décennies de résignation au néolibéralisme et à son consumérisme à la fois collectivement prédateur et individuellement aliénant ?

    Croyez bien que je continuerai de vous lire attentivement pour m’instruire de votre expérience et de vos réflexions.

    S&F

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