Quand dire, c’est être

Une cause célèbre, Honoré Daumier (1862)

La folie identitaire prend des formes délirantes.

« JE SUIS…
la gauche
le centre
gaulliste
patriote
antiraciste
écologiste
féministe
une femme
un homme
etc. etc. »

« VOUS ÊTES…
racistes
réacs
fachos
islamophobes
transphobes
machinphobes
d’extrême droite
responsables de tous les maux de l’humanité
etc. etc. »

Jamais, peut-être, mensonges si grossiers n’ont été prononcés avec autant d’aplomb et de morgue… et n’ont, surtout, été gobés avec tant de naïveté ni de complicité.

Contre tout sens commun, contre toute évidence… contre le réel même, il suffit d’affirmer un ressenti pour croire qu’il advient par la seule force du verbe, de dire « je suis X » ou « vous êtes Y » pour façonner immédiatement le réel et faire de soi X et des autres Y par la seule puissance de la volonté et de son expression. Il y a pourtant une différence profonde entre être et se dire, que certains semblent ne pas comprendre. C’est la différence entre le réel et le ressenti, entre l’objectif et le subjectif… et parfois entre l’honnêteté et l’escroquerie intellectuelles.

Ainsi sont niés le réel au nom de l’idéologie, la science au nom de l’opinion.

La biologie, par exemple, se voit balayée d’un revers de main par des individus qui utilisent la sociologie comme d’autres leur religion. Cette dernière discipline, la sociologie, comme toutes les sciences humaines et sociales, est précieuse en ce qu’elle observe le monde selon des méthodes propres qui accroissent notre connaissance et notre compréhension de celui-ci. Mais ce regard n’est qu’un point de vue, différent et complémentaire de ceux de la psychologie, de l’économie, de l’histoire, etc. Prendre ses « résultats » pour des vérités absolues qui, parce qu’ils contiendraient un degré de véracité supérieur, réfuteraient et remplaceraient ceux des autres sciences sociales et délégitimeraient ceux des sciences dites « dures » ou « exactes » est une trahison non seulement de la sociologie en particulier et des sciences en général, mais surtout de la raison et de la pensée elles-mêmes. Plus prosaïquement, c’est surtout ne rien comprendre à ce qu’on raconte !

Et pourtant, c’est ce que font des militants qui osent masquer leur idéologie derrière un discours pseudo-scientifique que Durkheim, Weber… et même Bourdieu (c’est dire) rejetteraient avec le plus grand des mépris. Leur combine relève du pur terrorisme intellectuel : prendre les mots, décider unilatéralement d’en changer la définition pour mieux les accorder à leur Weltanschauung d’inquisiteurs confits de moraline, et puis accuser ceux qui refusent de se prosterner devant l’autel de ce nouvel ordre moral d’être des imbéciles d’extrême droite – là encore, l’accusation gratuite est censée créer le réel et le plaquage brutal d’une étiquette infamante sur l’adversaire clore le débat.

Penser ainsi qu’il suffit d’affirmer une chose pour la rendre réelle les rapproche plus d’Harry Potter que de la science… ce que ces adolescents capricieux n’hésitent pas à revendiquer puisqu’une de leurs meilleures (et plus caricaturales) représentantes ne cesse de déclarer publiquement à quel point elle préfère les sorcières aux ingénieurs.

Bien entendu, le mouvement dit « woke » n’a pas le monopole de cette folie puérile. La vague identitaire qui nous submerge repose en grande partie sur ces pétitions de principe, sur ces grandes déclarations qui croient se suffire à elles-mêmes pour fabriquer de toutes pièces une réalité. La « parole performative » a bon dos : combien ont lu Austin [1] ? et, parmi cette poignée, combien l’ont compris ?

C’est pratique, ça évite de penser et, surtout, d’agir.
En clamant, urbi et orbi, que « je suis de gauche » et que tous les autres « sont d’extrême droite », je n’ai rien à prouver : mon affirmation
m’assure une immunité à toute discussion, peu importe que je trahisse toutes les idées, toutes les références, tous les combats historiques de la gauche.
Et de même pour tous ceux qui se réclament « gaullistes » alors que chacun de leurs actes va à l’encontre de ce que défendait le Général.
Et de même pour tous ceux qui se prétendent « centristes » et rompent avec les traditions intellectuelles du centre.
Et de même pour tous ceux qui prennent en otage l’écologie, promeuvent des idéologies qui n’ont rien à voir avec la protection de l’environnement et, pire, imposent des politiques néfastes pour la planète au nom de dogmes antiscientifiques.
Et de même pour tous ceux qui instrumentalisent cyniquement des cas intimes rarissimes mais réels de « dysphorie de genre » pour créer de fond en comble une idéologie misogyne qui nie la biologie à partir d’un gloubi-boulga théorique fumeux.
Et de même pour tous ceux qui pervertissent la lutte antiraciste en inventant un « racisme d’État », un « racisme systémique » et autres fadaises importées sans aucune réflexion de pays et de cultures différents, pour mieux propager une vision du monde authentiquement racialiste, elle, car ne voyant le monde qu’à travers le prisme de la race et du taux de mélanine.
Et de même pour tous ceux qui se proclament « patriotes » mais servent des intérêts étrangers et divisent le peuple en attisant la haine de l’autre.
Et de même… ad nauseam.

Tout cela ne doit pas être négligé comme de simples mensonges, de la stratégie minable ni de la propagande lourdingue. Il s’agit, plus profondément, de manipulations volontaires de la langue – dont l’écriture dite « inclusive », mélange d’idéologie, d’ignorance et d’arrogance, n’est qu’un des plus lamentables exemples. La novlangue a pour objectif la transformation du réel par un geste à la fois démiurgique et idéologique, changer la définition des mots par sa seule volonté de militant politique et prétendre l’imposer à tous.

Ainsi, un peu comme Voldemort (pour rester dans le thème) dont le nom ne doit pas être prononcé, des mots deviennent-ils subitement et autoritairement tabous parce qu’ils écorcheraient la sensibilité de gosses incultes. L’exemple le plus frappant est bien connu : le fameux « N-word » des anglo-saxons. Écrire ou prononcer le mot « nigger » (« nègre ») est devenu outre-Atlantique purement et simplement interdit, quels que soient la phrase, le contexte ou l’intention – ce qui donne lieu à des scènes surréalistes qui mêlent spectacle navrant et scandale intellectuel, avec étudiants choqués en larmes et enseignants vilipendés parce qu’ils auraient oublié de prévenir les pauvres petits que le mot apparaissait dans des livres de Mark Twain ou de William Faulkner !

Les mots sont fétichisés, ils sont remplis d’un pouvoir magique complètement délirant, concomitant à la fois du travestissement de leur sens (novlangue) et de l’appauvrissement général du vocabulaire.

Or la langue ne nous appartient pas – c’est nous qui lui appartenons, qui avons une dette envers elle, et un devoir immense : la transmettre plus riche et plus belle encore que nous l’avons reçue en héritage. Nous n’avons aucun droit sur elle.

Cincinnatus, 19 septembre 2022


[1] John Langshaw Austin, philosophe britannique, auteur de l’ouvrage de référence Quand dire, c’est faire (How to do Things with Words, 1962).

Publié par

Cincinnatus

Moraliste (presque) pas moralisateur, misanthrope humaniste, républicain râleur, universaliste lucide, défenseur de causes perdues et de la laïcité, je laisse dans ces carnets les traces de mes réflexions : philosophie, politique, actualité, culture…

2 réflexions au sujet de “Quand dire, c’est être”

  1. Je suis toujours stupéfait par votre capacité à coucher sur le papier le reflet parfaitement exact de mes propres introspections.

    Il me manquerait toutefois une chose pour pouvoir prétendre imiter la verve de votre prose écrite : le talent.

    Continuez à me régaler de tout ce bon sens si bien étayé, c’est un plaisir à chaque ligne.

    Aimé par 1 personne

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