Il paraît que je ne suis plus de gauche !

Judith et Holopherne, Le Caravage (1599-1602)

Foutredieu, me voilà excommunié ! Chassé de la vieille maison dans laquelle je n’avais pourtant jamais prétendu entrer (pas plus que dans celles d’en face, soit dit en passant). Couvert des insultes les plus humiliantes, des stigmates les plus méprisés, des anathèmes les plus honnis : je suis « réac ! », « facho ! », « droitard ! »…
Qui me voue ainsi aux gémonies ? qui m’inflige ainsi la pire meurtrissure qui soit ? qui m’ostracise ainsi ? qui m’exile ainsi du Camp du Bien©, par un jugement sans appel ?
Mais tous les Saint-Torquemada-de-la-vraie-gauche, tous les grands prêtres de la moraline, voyons !
Pourquoi ?

Parce que je pense que le racisme est l’une des faiblesses humaines les mieux partagées au monde, tout homme, quelle que soit la couleur de sa peau, étant capable d’en haïr d’autres en raison de la leur ; et que, par conséquent, je combats tous les racismes sans considération préalable pour l’épiderme de ceux qui les professent.

Parce que je refuse de séparer le genre humain entre des coupables par naissance et des victimes par essence, et que je ne demande pas à des individus de se repentir de crimes qu’ils n’ont pas commis auprès d’autres qui ne les ont pas subis.

Parce que je suis incapable de paternalisme néocolonial envers les minorités, cette bonne conscience qui construit de toutes pièces la figure expiatoire des nouveaux damnés de la Terre et juge avec une condescendance recuite tout « racisé » (terme ignoble qui révèle le racisme de celui qui l’emploie) incapable lui-même de racisme ni de quelque forfait, forcément victime, jamais coupable.

Parce que je ne classe pas les hommes en fonction de leur taux de mélanine.

Parce que je préfère Clemenceau à Gobineau.

Parce que je n’instrumentalise pas les autres au service de mes intérêts, que je ne les prends pas pour des marionnettes qui pourraient répéter dans un psittacisme mécanique les phrases toutes faites de mon idéologie.

Parce que je ne tolère pas que l’on traite de « nègre de maison », de « bounty » et autres noms d’oiseau racistes ceux qui refusent de penser en fonction de la « race » qu’on leur assigne.

Parce que je ne renvoie pas l’autre, allié ou adversaire, ami ou ennemi, à sa couleur de peau, à son genre, à l’objet de ses désirs érotiques… le résumant à une dimension unique, à une identité monolithique que je lui assignerais de force comme on pose des étiquettes sur des bocaux de confiture.

Parce que j’aime les nuances et les subtilités dans les rapports humains.

Parce que je prends les individus au sérieux, que je les considère tous égaux en dignité.

Parce que je choisis l’universalisme contre les séparatismes, l’unité de la nation comme volonté politique commune contre les guerres de tranchées entre identités rabougries.

Parce que je n’ai jamais rêvé d’importer en France le modèle américain avec ses guerres des gangs et sa lutte des races.

Parce que l’antisémitisme m’est odieux, que je ne participerais à aucune manifestation où l’on gueulerait « mort aux juifs », que je n’inviterais aucun antisémite à un événement que j’organiserais, fût-il chef d’un parti allié ou provocateur médiatique professionnel.

Parce que je poursuis la longue tradition des bouffeurs de curés, que les corbeaux portent soutane ou djellaba, calotte ou hidjab, Écr.l’inf.

Parce que j’abhorre tous les puritanismes, que je fuis les prêtres ascétiques qui placent leurs idéaux de pureté au-dessus de l’imparfaite condition humaine, que j’exècre les inquisiteurs de tous poils et que les ligues de vertu me font horreur.

Parce que l’homophobie et la misogynie me sont insupportables et que le fait qu’elle puissent provenir des branches islamiste ou transactiviste n’est pas une circonstance atténuante – au contraire !

Parce que le voile est pour moi le symbole d’une idéologie misogyne et de l’oppression des femmes, qu’il soit porté à Téhéran ou à Aubervilliers, et que je ne détourne pas les yeux ni ne trouve d’excuse aux voyous et criminels qui pourrissent la vie de leurs quartiers, tout particulièrement celle des filles réduites à l’alternative pute ou voilée.

Parce que je chéris la laïcité et refuse de la trahir ou de la calomnier.

Parce que je n’hésite pas à désigner les complices objectifs des assassins de Charlie, du Bataclan et de Samuel Paty, même s’ils se prétendent de gauche.

Parce que je ne flatte pas les religieux les plus orthodoxes et orthopraxes pour une place, que je ne défends pas les voyous et les caïds pour gagner leurs voix et que je dénoncerai toujours ceux qui dealent des postes avec les dealers de drogue ou se font élire en pactisant avec les mafias criminelles et religieuses.

Parce que, contre l’extension du domaine du caïdat, la seule solution me semble être la reprise en main par la République des territoires que ses représentants ont lâchement abandonnés.

Parce que je ne promeus pas la violence contre la démocratie, les factions contre l’État, ni ne conteste l’ordre républicain.

Parce que dans toute milice, quels que soient ses mots d’ordre et justifications, je sens l’haleine du fascisme.

Parce que, néanmoins, j’évite les comparaisons historiques hasardeuses, que je ne galvaude pas le terme « fascisme », que je ne hurle pas au fasciste dès que quelqu’un n’est pas d’accord avec moi et que je n’utilise pas moi-même des méthodes fascisantes.

Parce que je n’accepte pas que l’on tente d’imposer son idéologie par la force, que l’on intimide ses adversaires, qu’on les menace ou les insulte, ni qu’on disqualifie la parole de l’autre au nom de ce qu’on prétend qu’il serait.

Parce que j’accepte les règles du débat démocratique et ne cherche pas à censurer tous ceux qui ne pensent pas comme moi.

Parce que ni les procès politiques sanglants ni les purges idéologiques ne m’excitent.

Parce que je respecte la majesté, la solennité, le sacré de la loi et des institutions et que je condamne les élus qui ridiculisent la représentation nationale et profanent le Parlement.

Parce que mon attachement viscéral à la Révolution m’impose d’en respecter la complexité historique et d’en rejeter toutes les manipulations et toutes les réductions à une mauvaise caricature façon spectacle hollywoodien ou, pire encore, netflixien.

Parce que je défends la souveraineté nationale et ne sers pas des intérêts étrangers contre ma patrie.

Parce que le peuple n’est pas pour moi un ramassis de beaufs, que je ne lui témoigne aucun mépris de petit-bourgeois snob et que je trouve insupportable sa culpabilisation.

Parce que je me bats contre l’exploitation des plus faibles et des plus pauvres plutôt que de me complaire dans l’affichage moralisant d’une charité-spectacle ou dans les mises en scène prétentieuses de soi sur les réseaux dits sociaux.

Parce que je suis révulsé par les exhibitions obscènes d’une vertu surjouée.

Parce que je préfère les luttes sociales aux divertissements sociétaux, l’amélioration des conditions de vie de tous plutôt que l’octroi clientéliste de passe-droits à quelques-uns.

Parce que je vois bien que la revendication de droits communautaires ne fait que détruire l’universalité de la loi.

Parce que je condamne les exactions du lumpencaïdat contre le prolétariat.

Parce que je vénère la vérité et méprise souverainement les petits tartuffes.

Parce qu’il me reste encore un peu d’honneur et de gravité, contrairement aux clowns spécialisés dans le happening permanent.

Parce que je suis convaincu que la science et la raison sont nos meilleures chances face à la catastrophe climatique et environnementale alors que les obscurantistes dégoulinants de moraline, par leur propagande, leur incompétence et leurs mensonges, même s’ils se prétendent écologistes, ne font que l’aggraver.

Parce que je distingue les progrès scientifique, technique, économique, social et humain et que je ne les sanctifie pas tous en bloc, m’autoproclamant pompeusement « Progressiste », ni ne les rejette tous ensemble de manière tout aussi irréfléchie.

Parce que, malgré ses défauts, je ne hais pas l’homme et ne souhaite pas le voir remonter dans les arbres ou disparaître.

Parce que je ne raille pas les vieux ni n’adule les jeunes.

Parce que je ne vis pas dans une réalité alternative peuplée seulement de Gentils et de Méchants.

Parce que je ne prétends pas incarner le Bien©.

Parce que j’essaie de penser et que j’aime écrire.

Parce que j’ai lu les auteurs auxquels je me réfère et que j’essaie de faire preuve d’honnêteté intellectuelle.

Parce que je promeus les notions d’effort, de travail et de méritocratie – notions éminemment populaires que je n’associe pas à je ne sais quel racisme ou élitisme.

Parce que j’ai encore la faiblesse de croire en une école émancipatrice, institution dont la vocation est d’instruire les élèves.

Parce que, pour moi, l’école demeure le meilleur moyen de s’élever aussi bien intellectuellement que socialement, qu’elle offre aux enfants la plus grande ouverture au monde et la possibilité de se défaire des préjugés et des déterminismes, d’abord et avant tout par la fréquentation des classiques et l’apprentissage de l’usage de la raison.

Parce que je ne comprends pas que l’école ne soit pas un lieu absolument sacré, hermétiquement fermé à toutes les influences de la société.

Parce que j’aime et respecte la culture française, ses symboles, son drapeau, son hymne, son histoire, sa langue, ses auteurs, ses artistes, ses penseurs, ses scientifiques, ses hommes d’État et son peuple ; qu’elle est pour moi le tremplin pour l’universel, et vers les autres cultures.

Parce que je ne peux supporter les diverses censures et réécritures des livres comme de l’histoire, au nom d’idéologies ou de sensibilités pathologiquement écorchées vives.

Parce que je veux préserver, enrichir et transmettre notre culture et notre langue communes, et non les martyriser, les déconstruire ou les faire disparaître dans l’oxymore d’une culture de masse.

Parce que, devant le triomphe de la culture de l’avachissement, je crois encore en la vertu civique et que, à l’empire du moche, j’oppose la beauté.

Parce que je suis écœuré par le narcissisme anticulturel des philistins petits-bourgeois, par les vaines pantomimes qui jouent à vandaliser des œuvres d’art, par les entreprises stupides de « déconstruction » militante et idéologique de la langue.

Parce que me sont odieuses toutes les destructions volontaires des liens avec le passé qui, de ce fait, dissolvent le sens de la communauté humaine.

Parce que je conçois la culture comme le moyen de conserver vivant le souvenir des défunts, comme le lien continu entre les morts, les vivants et les à-naître, comme ce qui nous permet d’édifier et d’habiter un monde commun.

*

Je ne suis donc plus « de gauche ». Soit. Mais alors la gauche elle-même n’est plus de gauche et ce qui en a pris la place a une bien sale gueule.

Cincinnatus, 4 septembre 2023

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Cincinnatus

Moraliste (presque) pas moralisateur, misanthrope humaniste, républicain râleur, universaliste lucide, défenseur de causes perdues et de la laïcité, je laisse dans ces carnets les traces de mes réflexions : philosophie, politique, actualité, culture…

11 commentaires sur “Il paraît que je ne suis plus de gauche !”

  1. Bonjour,
    je ne vous connais pas. Je vous lis ponctuellement sur Twitter.
    Merci pour ce texte… réconfortant.
    Réconfortant car je me sens tellement déboussolé par les débats actuels, par ce tohu-bohu des valeurs (qui nous fait reparler de races, par exemple, quelle horreur).
    Déboussolé par le fait que je ne retrouve plus grand sens commun (sans jeu de mot malheureux) dans les prises de position de mon milieu politique d’origine.
    Un beau texte, tant sur le fond que sur la forme.

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  2. Beaux texte.
    Si vous adhérez aux droits de l’homme de 1789 et à la loi de 1905 ,vous fascisé
    Si vous considérez que les religions devraient faire partie de l’histoire de l’humanité, et que les obscurantismes doivent être combattus par l’éducation et l’instruction , Idem.
    Ect…..

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  3. J aime bien vous lire….souvent d accord mais pas toujours (normal non?)…et je me demandais depuis peu si je ne devenais pas « réac » moi pourtant longtemps féministe de gauche. Vos mots me rassurent un peu. Merci donc.

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  4. Bonjour,
    professeur, je me reconnais entièrement dans ce propos. Depuis 2019 surtout, j’ai l’impression qu’une partie de la gauche m’a quitté et je vais finir par faire de même, et ce ne sera pas sans tristesse. Plutôt citoyen que compromis, donc…

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    1. « On nous ostracise, on nous cancel… » Cela vous parle mieux ainsi ?
      « Je peux savoir qui vous êtes ? » Quelle question !
      Quelle que soit la réponse, personne ne doit être ostracisé ou cancel ! Que l’on ai de la renommée, un cursus honorum ou pas.
      Pas besoin d’être « quelqu’un » pour ressentir qu’on n’a plus le loisir de dire que l’on pense, presque plus le droit de penser.
      Personnellement, je n’ai pas de blog (et suis donc encore moins « quelqu’un ») mais je me trouve aussi ostracisé, cancel… et, bien plus grave, autocensuré.
      Merci à vous Cincinnatus de continuer de penser et d’écrire vos pensées.

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  5. Bienvenue au club, cher Cinci.

    Depuis que j’ai quitté la gauche, où j’ai milité, pour qui j’ai voté des années durant, je me suis aperçue que la pensée de droite était parfois très riche.
    J’ai relu mes classiques.
    J’ai reconsidéré mes croyances idéologiques.
    La vérité, je ne l’ai toujours pas.
    Mais plus jamais je ne croirai que Jospin, Mélenchon ou Hollande, qui furent tous ministres ou chef d’Etat, ont eu un seul jour à coeur le bien commun et la paix civile.

    Car, si je réfléchis, depuis 1981, à part l’abolition de la peine de mort, quels ont été les vrais progrès ? Quel est le résultat de 40 ans de gauche dure et de droite sotte ? Qu’ont-ils fait ? Diviser. Détruire. De sorte que nous n’ayons plus de commun.

    Pêle-mêle :

    -Compromission avec l’islamisation de la France et avec l’antisémitisme,
    -immigration musulmane devenue impossible à intégrer,
    -racisme des actuels antiracistes obsédés de la race,
    -compromission avec les émeutiers,
    -odieux discours anti police, dans un pays où l’on compte 100 attaques au couteau par jour, des policiers et gendarmes blessés tous les jours, et des viols de plus en plus barbares qui n’empêchent pas les féministes de dormir : elles surveillent les barbecues et les cravates, les pauvres, et réclament des abayas,
    -laxisme judiciaire, OQTF non exécutées,
    -invasion migratoire avec le soutien d’associations prétendument humanitaires,
    -promotion de la fête obligatoire : rave parties, fête de la musique, enfer du bruit démocratique, banalisation des drogues,
    -promotion du consumérisme le plus odieux (multiples voyages en avion, tourisme destructeur, « usage du monde », technologie reine),
    -journalisme imbécile, pédant, ignorant et moralisateur, rouleau compresseur des bien-pensants,
    -démolition de la transmission du savoir : par la destruction des contenus disciplinaires à l’école et par la promotion même des pédagos qui haïssent la culture et enseignent la relativité de la beauté , voire que la beauté et les classiques, c’est fasciste,
    -confusion entre éduquer et instruire,
    -enlaidissement des banlieues et des entrées de villages et villes par des ZAC toujours plus tentaculaires,
    -destruction du soin par des formations et un management déshumanisant les soignants ,
    -promotion d’euthanasies remplaçant l’accompagnement et le soin des souffrances
    -promotion des mutilations génitales irréversibles chez des adolescents de plus en plus fragiles et soumis à tous les vents mauvais du nihilisme déconstructeur,
    -avachissement physique et moral des élèves, des parents, des professeurs, partout,
    -promotion de croyances non-scientifiques,
    -démolition du nucléaire et multiplication des champs d’éoliennes inutiles, laides, destructrices d’oiseaux, non recyclables (j’habite en Champagne, nous sommes sinistrés),
    -démolition de la famille et du désir d’enfant…

    La liste est infinie, et pourtant on aurait pu se dire que pendant tant d’années où la gauche dirigea la France, elle aurait largement eu les moyens d’empêcher ou limiter tout ça.
    Ben non.

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