
Remets-m’en un, Sam, ne laisse pas venir la sécheresse, j’veux pas la sentir. Pas maintenant. Pas ce soir. Pourquoi je fais la gueule ? Tu veux dire : aujourd’hui en particulier ? Bof. Peut-être parce qu’on a beau être misanthrope, il reste toujours un peu d’humanisme au fond de soi pour continuer de désespérer. Des mots… oui, des mots. Et alors ? Tu en veux encore, des mots ? Je vais t’en donner, moi, des mots. Assez pour faire des histoires. Mais attention : des mauvaises histoires, des petites, des banales, des un peu minables. Des histoires qu’on n’a pas envie de raconter. Ni d’entendre surtout. Des histoires qui ont honte d’être. Et pourtant.
Ma première histoire, c’est celle d’Annabelle. Annabelle dirige depuis plus de dix ans une boîte de fabrication de meubles sur-mesure pour un designer de luxe à qui elle sert d’ombre, de double, même de mère parfois. Elle y fait tout et le reste : elle démarche les clients de la haute, elle suit et poursuit les fournisseurs, elle remplace le patron quand il décide de partir deux mois en Thaïlande et rattrape ses bourdes à chaque fois qu’il pète une durite… et surtout, elle encadre les trente-cinq employés. On ne peut pas dire qu’elle chôme, Annabelle : elle bosse et, surtout, elle bosse bien. Tout repose sur elle. Jusqu’à ce qu’un jour, pour la trouze-millième fois, elle demande au branlotin de l’équipe – il y en a toujours un, tu vois le genre – de se sortir un peu les doigts. Posément, sans hargne… presque gentiment, tant elle a l’habitude de le secouer. Manque de bol, pour lui, va savoir pourquoi, c’est la fois de trop. Le tire-au-flanc de service se met à gueuler à l’autoritarisme criminel et au fascisme patronal, puis se barre aussi sec pour aller déposer plainte pour harcèlement moral et déclencher la cavalcade des cavaliers de l’apocalypse. L’inspection du travail s’emmêle, débarque et, comme ils ont une dent contre le patron mais qu’ils ne peuvent rien contre lui, ils se régalent à lâcher la foudre sur… ben ouais, t’as deviné : Annabelle. Ils retournent toute la boîte, font voltiger des années d’archives comme confettis à carnaval, roulent des mécaniques façon Clint Eastwood au far west et menacent ouvertement Annabelle de la foutre au trou. Depuis, la procédure s’éternise et finira par crever d’elle-même. Mais Annabelle, elle, ne dort plus et n’ose plus adresser la parole à ses collègues. Tu sais, Sam, le grand Romain Gary a écrit un truc pas mal dans L’Angoisse du roi Salomon : « Le juste milieu. Quelque part entre s’en foutre et en crever. Entre s’enfermer à double tour et laisser le monde entier entrer. Ne pas se durcir, mais ne pas se laisser détruire non plus. Très difficile. » « Entre s’en foutre et crever » : c’est étroit, comme chemin, non ? Annabelle le cherche encore, ce chemin.
Guillaume, lui, c’est le chemin de traverse qu’il a pris. Le héros, c’est beaucoup dire, de ma deuxième histoire travaillait dans une petite administration en province. Le quinquagénaire a vu son métier changer en quelques années avec l’arrivée de ce qu’on appelle le new public management. Derrière le charabia et la novlangue de ce hideux anglicisme, se cache un ensemble de méthodes de « management » qui, après avoir fait dans le privé les preuves funèbres de leur détestable absurdité, sont joyeusement importées dans le public par des technocrates déconnectés du réel, qui ne voient le monde qu’à travers leurs tableaux Excel et haïssent les services publics et les « petits » fonctionnaires qu’ils rêvent de mettre au pas ou, simplement, d’éliminer. Chez ces gens-là, Sam, je ne sais pas ce qui est le pire : la condescendance ou l’incompétence. Et c’est eux qui ont réussi à imposer aux services publics de terrain, avec la veule complicité des tutelles ivres de leur néant – les administrations centrales tout en haut desquelles roupillent les lâches technos en question et qui font des ministères des bateaux fantômes sans cap ni capitaine –, à imposer, donc, cette obsession pour le micromanagement, la multiplication des tâches bureaucratiques de contrôle au détriment du cœur de métier, l’incessant flicage des agents qui tourne à la paranoïa généralisée, l’établissement et le suivi maniaque d’objectifs aussi irréalistes qu’ineptes, le pinaillage comptable sur des moyens en voie de disparition accélérée pendant que l’argent public est détourné pour arroser des officines privées… autant de funestes pratiques que l’on retrouve désormais de l’hôpital à la recherche, des préfectures aux rectorats et jusqu’au moindre sous-service de la dernière administration imaginable. Pour les cadres comme Guillaume, tout cela n’a plus aucun sens : l’intérêt général, le service de l’État et de la nation… c’est fini. Il a participé à plusieurs jurys de concours ; il a bien vu aux oraux que plus personne ne veut devenir cadre… et il comprend les candidats ! D’ailleurs, il n’en pouvait tellement plus que, plutôt que de céder définitivement à l’amertume, il a fini par quitter la fonction publique, cette si « merveilleuse sinécure » sur laquelle les crétins crachent si volontiers.
Allez, continue de verser, Sam, ne sois pas avare avec le tourbé. J’espère que tu vas aimer ma troisième histoire. Julien a rejoint une grande banque nationale. À moins de quarante ans, il en est déjà le numéro trois. Il a la confiance du grand chef et du conseil d’administration, trime soixante-dix heures par semaine et gagne très bien sa vie. Le rêve, n’est-ce pas ? Sauf que, évidemment, sa réussite attise les jalousies : comment a-t-il fait pour arriver si haut si vite ? L’hypothèse qu’il soit juste brillant n’est même pas envisagée. L’esprit des tricheurs est ainsi déformé qu’il ne peut s’imaginer qu’une seule réponse à toute question, quelle qu’elle soit : la triche, Sam. La triche. Ainsi doit-il se fader une directrice aussi envieuse qu’incapable, persuadée que le poste de Julien lui était destiné et qui, plutôt que de travailler et prouver sa propre valeur, occupe son temps à lui savonner la planche de toutes les manières possibles, avec la même passion que celle d’un moustique tigre pour le sang de ma gamine. Remplis, Sam, remplis : parfois il faut se résoudre à noyer la lucidité. Question de survie. Depuis quatre ans, Julien supporte les rumeurs, encaisse les mensonges, combat les manipulations et tentatives de déstabilisation, subit les attaques dégueulasses sur son âge et son homosexualité, esquive les coups de poignard dans le dos par les faux alliés et les vrais arrivistes, et déjoue les intrigues de Catilina de village aussi subtiles que la propagande pro-Hamas de LFI. Finalement, il a réussi à se débarrasser de la source principale de ses emmerdements. En négociatrice modèle pitbull, la gorgone les a eus à l’usure et elle est partie avec un chèque qui la met à l’abri pour le restant de ses jours. Tu me diras : au moins, libéré de cette crapule, Julien va être tranquille. Certes. Quelques heures… le temps que se radine un nouveau spécimen de cette répugnante et grouillante espèce que j’appelle les « connards nuisibles ».
À propos de « connards nuisibles », l’histoire de François devrait te plaire, Sam. D’ailleurs, tu peux refaire le plein. François encadre une équipe dans un très beau musée. Jusqu’à ce qu’une cinglée, connue de tous pour ses « fragilités psychologiques », comme on dit pudiquement, décide de faire de lui le paratonnerre de son ressentiment. Et les hautes sphères de confier une enquête à un cabinet externe qui s’empresse de recueillir confessions et états d’âme de la drama queen, appuyée par un quarteron de frustrés. Voilà donc François accusé de « VSS », ces « violences sexistes et sexuelles » qui mettent dans le même sac un viol et un regard mal interprété. Sauf que François n’a strictement rien fait et doit se défendre d’avoir… tiens-toi bien, Sam, maté le cul de ladite collègue ! Postérieur, bien entendu, dont il n’a rien à fiche et sur lequel il n’a jamais porté le regard ! Or comment prouves-tu, Sam, que tu n’as pas fait quelque chose ? Parce que, si tout le monde reconnaît qu’aucune des accusations portées contre lui n’est qualifiable d’un point de vue judiciaire, cette privatisation de la justice, dont tous les principes fondamentaux sont bafoués, prend pour argent comptant les mensonges et les divagations de la « présumée victime », comme ils disent, et renverse de fait la charge de la preuve tout en foulant aux pieds la présomption d’innocence. Ces officines privées, peuplées de Torquemada au petit pied, ne sont rien d’autre que des ramassis de fouille-merde qui ont trouvé le moyen de transformer en pognon le ressentiment nietzschéen et les affects tristes qu’on trouve dans tout groupe humain. Sinistre engeance, n’est-ce pas ?, qui propage les rumeurs, encourage la diffamation, alimente les cabales et sape les organisations en amplifiant à dessein jalousies et haines recuites, ne laissant dans son sillage que ruines et désolation… sur lesquelles elles proposeront ensuite des « formations » clef en main pour s’en mettre encore plus plein les fouilles : le business model de ces vautours amateurs de fiel est fichtrement bien pensé, non ? Ces parasites aux méthodes de petits gestapistes de salon profitent pleinement de la chouinocratie ambiante et se plaisent à salir l’honneur d’innocents tout en se figurant appartenir ainsi au Camp du Bien©. Malgré l’écœurement, François a décidé de se battre contre la vermine.
J’aime vraiment Romain Gary, tu commences à le savoir. Alors je t’en sors une autre : Gary disait que la Connerie – avec une majuscule, Sam, avec une majuscule ! – était « la plus grande puissance spirituelle de tous les temps ». Ma dernière histoire devrait assez bien l’illustrer. En revanche, finis de vider la bouteille, Sam, j’en ai besoin pour Florence. Son histoire ressemble un peu à celle de François. Florence travaille dans une grosse boîte pharmaceutique. Elle a recruté récemment un nouvel employé qui, dès la fin de sa période d’essai, a simplement cessé de travailler. Florence s’en est ouverte par courriel à un collègue. Or, après une réunion pendant laquelle elle a utilisé un ordinateur partagé, elle a mal fermé sa messagerie et un représentant du personnel, membre d’un syndicat pour le moins vindicatif, est tombé sur ces échanges, trouvant là le moyen de « se payer un cadre ». Il a poussé l’autre à porter plainte pour… discrimination. Et d’accuser officiellement Florence de racisme ! Il n’y a pas le moindre début d’une preuve mais, comme François qui a toutes les peines du monde à prouver qu’il n’a jamais regardé le séant de sa collègue, Florence doit ainsi démontrer qu’elle n’est pas raciste. Quoi qu’elle fasse ou ne fasse pas, dise ou ne dise pas, tout est retenu contre elle, comme autant d’aveux de culpabilité, quelque part entre Kafka et Orwell. Par-dessus le marché, les deux comparses ont balancé l’affaire dans la presse et les réseaux dits sociaux, l’envoyant devant l’odieux tribunal des foules sentimentales. Craignant d’être éclaboussée par un scandale, la hiérarchie de Florence, dans un élan exemplaire de bassesse, l’a tout bonnement lâchée et transformée en bouc émissaire. Mieux encore : ses chefs soutiennent sans broncher la plainte pour des crimes qu’ils savent imaginaires et sacrifient leur cadre pour faire un exemple et s’acheter publiquement une bonne conscience. Les salauds passent pour des saints. Trinque avec moi, Sam ; je lève mon verre à Florence. Cul-sec, Sam ! CUL-SEC, FOUTREDIEU ! Parce que, hier, à sa pause déjeuner, Florence s’est levée, elle a pris son sac et elle est passée chez Leroy-Merlin. Ils faisaient des soldes sur les cordes.
Cincinnatus, 20 octobre 2025

Bonjour,
Merci pour ce billet qui retrace si bien l’ambiance délétère du monde du travail…
J’ai bien aimé le « l’inspection du travail s’emmêle » car elle s’emmêle en effet quelques fois, même s’il serait bon qu’elle s’en mêle parfois plus souvent.
Bonne journée
lylouchipette@outlook.fr
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L’illustration de Hopper sied formidablement à votre billet.
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