Les mots perdus

Rien n’est plus maltraité aujourd’hui que la langue. Affadie, affaiblie, abandonnée… le massacre se déroule dans un silence assourdissant puisque que ceux-là qui devraient la chérir et la défendre s’en fichent éperdument. Le vocabulaire se rabougrit, les nuances disparaissent, les mots aux variations subtiles sont remplacés par leurs versions anglo-saxonnes qui perdent l’essentiel de leurs significations dans le voyage transatlantique… ne subsiste qu’un langage sans finesse ni grandeur, seulement utilitariste, à peine efficace pour une communication formelle mais sans doute parfaitement adapté à la culture de l’avachissement [1] : à quoi serviraient une grammaire évoluée et un lexique étendu pour commander sa pitance en ligne ?

Corollaire : premières victimes sur le front de la langue contre l’abêtissement général, les concepts qui forment les principes fondamentaux de notre société et de notre organisation politique perdent la richesse de leurs sens : laïcité, patrie, nation, peuple, culture, liberté, égalité, fraternité… Rendre à ces mots leur sens : mission impossible, semble-t-il.

Pour tant de nos contemporains, les plus jeunes surtout, la laïcité est synonyme de racisme, d’islamophobie – cette imposture inventée pour faire taire toute critique de l’islam et, surtout, de l’islamisme – de blasphème. La sensibilité identitaire confond tout et élève la religion au rang de marqueur individuel intouchable.
Comment expliquer à la génération tiktok la chance inouïe que représente pour elle, pour nous, pour tous, cette respiration qui permet à l’individu de jouir pleinement de ses libertés de conscience et d’expression, d’échapper aux déterminismes religieux, aux assignations à résidence identitaire, aux pressions communautaires, aux lois tribales ?
Comment faire comprendre à ces victimes de l’effondrement de l’instruction, à ces mômes biberonnés aux bonimenteurs sur écrans que, contrairement aux diffamations qu’ils prennent pour argent comptant, c’est précisément cette laïcité qui rend aussi possible de vivre sa spiritualité, quelle qu’elle soit, en toute sérénité, sans avoir à souffrir les ingérences mentales, les contrôles en juste pensée, les inquisitions doctrinaires ?

J’ai commencé par la laïcité, parce que c’est peut-être, aujourd’hui, la mère de toutes les batailles. Le principe le plus attaqué par nos ennemis, par tous ceux qui tirent un bénéficie substantiel de l’atmosphère de guerre civile, de l’approfondissement de nos fractures, de la dissolution de la République.

Mais il y a tous les autres mots, tous les autres principes qui devraient être unanimement défendus et qui subissent les pires calomnies. La patrie et la nation, devenues des répulsifs, des synonymes de fascisme ; le peuple, dont on ne peut plus évoquer les souffrances sans être immédiatement taxé de « populisme » par le cercle de la raison qui, depuis ses salons cossus, observent le monde à travers des tableaux excel, en se pinçant le nez et en clignant de l’œil. Patrie, nation, peuple n’appartiennent à aucun camp, à aucune clique, à aucune chapelle, à aucun parti. L’abandon de ces mots, de ces concepts et des symboles qui les accompagnent – le tricolore, la Marseillaise… – permet aux opportunistes de les récupérer pour mieux se les approprier : en assimilant à l’extrême droite toute référence à ces idées, on a permis au FN devenu RN de s’en emparer, de les confisquer, de les dénaturer et ainsi de se présenter comme seul garant des principes de la République. Cette privatisation, encouragée par la plus grande partie de la classe politique, est une trahison – et que le RN soit sincère dans sa conversion républicaine ou qu’il pratique une forme de taqîya, de dissimulation, de double-jeu, est une question légitime mais pas le sujet ici.

L’accusation en fascisme, gesticulation rhétorique paresseuse pour dézinguer l’adversaire lorsque l’on n’a aucun argument, s’attaque à presque tout. Jusqu’à la culture, jusqu’au patrimoine, jusqu’à l’Histoire et tous ces mots qui semblent appartenir à un autre âge, tous ces vieux machins poussiéreux et ringards qui n’intéressent plus personne, et moins encore les élus censés avoir la responsabilité de leur préservation, de leur enrichissement et de leur transmission. L’amnésie générale, le désintérêt pour le passé, le fantasme de la table rase rompent le lien avec tout ce qui nous a précédé, tout ce dont nous héritons des générations antérieures. Nous flottons dans le temps, réduit au seul instant présent, sans liaison ni raison, coupés du passé et pour avenir des contes pour enfants, des utopies minables, des rêves délirants de rupture avec tout humanisme. Nos caprices d’enfants gâtés et incultes nous interdisent cette amitié avec les morts qui définit si bien la culture, afin de la faire passer pour une résurgence d’un nazisme imaginaire, pour faire du mot un synonyme infamant des pires archaïsmes. Quelle crétinerie !

Notre triptyque républicain, ces trois idées sublimes – liberté, égalité, fraternité – dont la réunion forme une promesse autant qu’un engagement, cette devise, boussole et méthode vers l’universel, tout cela dit-il encore quoi que ce soit aux Français ? Ânonnés sans âme ni conscience, tordus à s’en déchirer, aseptisés au point de disparaître, récupérés par la novlangue pour ne plus rien signifier, ou signifier le contraire de ce qu’ils voulaient dire, ces trois mots qui ont inspiré poètes, hommes d’État et héros obscurs s’évanouissent dans notre désinvolture, dans notre ennui, dans notre avachissement.

Un dictionnaire de nos redditions serait à écrire. La liste ne serait certes pas infinie mais elle serait infiniment triste, des mots, des notions, des concepts, des principes ainsi avilis : justice, solidarité, intérêt général, monde commun, autorité, instruction, démocratie, République, vertu civique, honneur, responsabilité, politique, souveraineté… L’atrophie de leurs sens est une abolition volontaire de la pensée.

Cincinnatus, 13 avril 2026


[1] La lutte contre la culture de l’avachissement n’est pas politique, elle n’est même pas pré-politique au sens où elle devrait venir avant le combat politique lui-même pour le rendre possible, c’est pire : elle est infra-politique.

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Cincinnatus

Moraliste (presque) pas moralisateur, misanthrope humaniste, républicain râleur, universaliste lucide, défenseur de causes perdues et de la laïcité, je laisse dans ces carnets les traces de mes réflexions : philosophie, politique, actualité, culture…

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