La formule est signée James Carville, stratège de Bill Clinton pour sa campagne victorieuse contre George H. Bush en 1992. Initialement destinée aux équipes de militants, elle était affichée dans le quartier général, accompagnée de deux autres : « Change vs. more of the same » et « Don’t forget health care », vite oubliées. Son efficacité rhétorique l’a très rapidement transformée en slogan de campagne, repris, modifié, parodié dans toutes sortes de contextes. D’une simplicité désarmante, volontairement provocante et agressive, elle signifie que l’économie est l’enjeu central sur lequel axer toute la campagne, que c’est en se concentrant exclusivement dessus que l’on remportera la victoire, que tout le reste (le politique en particulier) n’a aucune espèce d’importance puisque c’est l’économie qui décide de tout, qui dicte sa loi et qui définit l’agenda politique. Si vous n’avez pas compris que seule compte l’économie, vous être stupide ; circulez, y a rien à voir.
Mouais.
Quelque chose de pourri au royaume des SHS
Mais que se passe-t-il chez les chercheurs en sciences humaines et sociales (SHS) ? Sont-ils donc devenus fous ?
On aurait pu espérer que les mésaventures ahurissantes de Marcel Gauchet en 2014 ne fussent que le triste corollaire de la malfaisance de démagogues en mal de buzz. Hélas !, les cas se sont récemment multipliés de manière inquiétante. En février, la polémique qui a entouré les prises en position courageuses de l’écrivain Kamel Daoud avait de quoi laisser pantois. Dans une tribune au journal le Monde, un « collectif » de chercheurs l’a pris à partie. Comme Élisabeth Badinter quelques semaines plus tôt, il fut sommé de se taire parce qu’il avait refusé d’entrer dans le jeu des islamistes qui accusent d’« islamophobie » tout discours ferme sur la laïcité. Étrange conception de la confrontation d’idées pour des universitaires. D’autant que ce qui les rassemble paraît tenir dans une haine viscérale de la République. Certains sont même allés jusqu’à inventer le mot-valise « réac-publicain » dont ils parsèment leurs libelles, mélange révoltant de « réactionnaire », adversaire de la Révolution, et de « républicain », héritier de la Révolution : montage improbable et infamant dont ils décorent sans distinction républicains sincères et dévots de l’extrême-droite.
L’anathème remplace la joute, l’assignation au silence et l’appel au boycott empêchent volontairement le débat. Comment des universitaires peuvent-ils descendre aussi bas dans la bêtise crasse ?
À propos du « Printemps républicain »
Une fois n’est pas coutume, je réagis ici à chaud à l’actualité. Dimanche 20 mars 2016, j’ai participé au lancement du « Printemps républicain »[1].
Je ne pouvais que me réjouir de cette initiative. Des citoyens qui se rassemblent pour discuter de leurs conceptions de la République et de leurs visions du monde, de l’homme et de la société : belle perspective !
La novlangue selon Victor Klemperer et George Orwell (2) – Les ressorts de la novlangue
Après avoir exploré les conditions dans lesquelles Victor Klemperer et George Orwell ont respectivement produit LTI et 1984, penchons-nous sur le fonctionnement de cette novlangue qu’ils nous aident à penser.
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Une machine à détruire toute capacité à penser
L’automatisation du langage
L’objectif avoué de la novlangue est la fin de la pensée indépendante et libre car « réfléchir signifie à chaque fois s’arrêter, être freiné, cela pourrait même conduire à critiquer et, finalement, à refuser d’obéir[1]. » (LTI) La pensée rationnelle, par ce qu’elle suppose de critique potentielle, représente ainsi l’ennemi de l’idéologie « délirante ». Pour l’abattre, la transformation de son vecteur, la langue, reste le moyen le plus sûr pour le Parti. Lire la suite La novlangue selon Victor Klemperer et George Orwell (2) – Les ressorts de la novlangue
La novlangue selon Victor Klemperer et George Orwell (1) – Les auteurs dans leurs contextes
Après les concepts d’idéologie et d’utopie selon Paul Ricœur, puis celui de monde commun chez Hannah Arendt, je m’intéresse dans les deux prochains billets à la novlangue, telle qu’elle a été étudiée au milieu du XXe siècle par Victor Klemperer et George Orwell. Je consacre le premier à une présentation croisée des deux auteurs, leurs parcours me semblant cruciaux pour comprendre leur travail sur la novlangue. Le second se concentre sur les mécanismes à l’œuvre dans ces entreprises de manipulation du langage.
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Victor Klemperer et George Orwell pensent simultanément le phénomène d’appropriation et de manipulation de la langue par un régime totalitaire. Le premier vit sous l’oppression nazie pendant douze ans et en tire un témoignage bouleversant, LTI ; le second, de vingt-deux ans son cadet, découvre le totalitarisme pendant la guerre d’Espagne, étudie la corruption de la langue britannique et écrit 1984, fiction mondialement reconnue.
Bien qu’ils ne puissent avoir connaissance des travaux de l’autre, LTI et 1984 se répondent étrangement. Lire la suite La novlangue selon Victor Klemperer et George Orwell (1) – Les auteurs dans leurs contextes
Éloge du militant
Dans l’expression « militant de base », seuls les méprisants voient du mépris. Pour moi, elle dit plutôt l’honneur d’incarner un socle. Sans « base » pour supporter l’édifice, rien ne tient, tout s’écroule. Sans leurs militants, les partis ne sont que des fantômes incapables d’offrir plus qu’une illusion de vie. Sans leur engagement, disparaissent les derniers vestiges de citoyenneté.
Le débat public au piège des médias de masse
Citoyens,
C’est avec humilité et colère que je me présente aujourd’hui devant vous, en simple serviteur de l’intérêt général. Ardent défenseur de la liberté de la presse, je dois élever la voix pour accuser les médias de masse de quatre crimes commis à la fois contre la nation que vous incarnez, et contre l’éthique journalistique qui devrait présider à leur action. Lire la suite Le débat public au piège des médias de masse
La danse du centre
Il y a quelques mois, j’ai proposé une analyse des guerres idéologiques qui se jouent à gauche et à droite, ainsi que des recompositions qui s’organisent entre les différents courants de pensée qui s’y affrontent. Alors que j’y montrais la vacuité du clivage gauche-droite en ce qui concerne les représentations idéologiques, pourquoi n’avoir pas fait une place particulière au centre dont un certain nombre de membres défendent eux aussi le dépassement des vieilles catégories et la formation de nouveaux regroupements ?
Qu’ils me traitent donc d’islamophobe !
Assez d’atermoiements ! Assez de reculades ! Assez de compromissions !
Il y a maintenant trois semaines, le dimanche 24 janvier 2016, Najat Vallaud-Belkacem, ministre de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, était l’invitée de l’émission Le Supplément sur Canal+. Une séquence a fait couler beaucoup d’encre : après un reportage sur BarakaCity, une association se présentant comme « humanitaire » mais soupçonnée de relations sulfureuses avec les terroristes qui ont ensanglanté la France en 2015, son dirigeant, Idriss Sihamedi, connu pour ses saillies indignes sur les réseaux sociaux, aligne les provocations sous les regards stupéfiés du présentateur Ali Baddou et de la ministre de l’éducation nationale. La réaction, minimale, de cette dernière ne laisse pas d’étonner ni de décevoir. En tant que représentante de l’État, en tant que ministre de la République, en tant que citoyenne française, elle aurait pu dire bien des choses, réagir de bien des manières différentes. Dans tous les cas, elle aurait dû marquer une opposition ferme. Par exemple :
Ci-gît la République
L’espace politique dans lequel nous vivons n’a plus de République que le nom : une coquille creuse, comme un décor de cinéma en carton-pâte, ces façades d’immeubles à deux dimensions derrière lesquelles s’étend le vide. Et même : pas plus que de République, nous ne pouvons parler de démocratie. Que reste-t-il de la res publica ? Quel kratein pour quel demos ? Entourés de ces débris glacés, nous nous berçons d’illusions et nous enfonçons dans un autre modèle de gouvernement qui n’ose dire son nom – si même il en possède un.
L’inculture fait employer ces mots – démocratie, République, ces beaux mots pour lesquels tant sont morts –, à tout moment, pour rien, ou si peu. Dévalués, on n’en connaît même plus le sens. On les ânonne. On se les répète pour se tenir chaud à l’âme et à l’espoir[1] pendant que leur signification disparaît. En leurs noms, on bâtit des pyramides de vent.
Démocratie : l’effondrement en trois dimensions
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