L’Abandon

J’ai vu le film L’Abandon, de Vincent Garenq.

Lorsque j’ai appris que ce film se préparait, j’ai d’abord été pris par le doute. Pourquoi tourner un film sur les derniers jours de Samuel Paty ? Idée pour le moins casse-gueule. Je craignais le racolage et le mauvais goût, la moraline et la bien-pensance démagogiques, la trahison de l’homme et des principes pour lesquels il a été assassiné. J’ai rapidement été rassuré : le film devait s’inspirer du livre Les derniers jours de Samuel Paty, du journaliste Stéphane Simon publié en 2023, et Mickaëlle Paty participait à l’œuvre. J’étais rassuré. Il y a deux ans, la sœur de Samuel a livré, en collaboration avec Émilie Frèche, un livre très beau, très fort : Le cours de monsieur Paty. Depuis que le vendredi 16 octobre 2020 le professeur d’histoire et de géographie a été coupé en deux par un islamiste, cette femme remarquable de courage et de dignité assume le rôle tragique de gardienne de la mémoire de son frère et du symbole qu’il est devenu. Sachant le film placé sous son égide, conforté par les nombreuses critiques élogieuses, je suis donc allé le voir la semaine dernière. Avec appréhension, encore – non en raison de sa qualité ni de son traitement de « l’affaire » : j’ai longtemps hésité parce que je n’étais pas sûr d’avoir la force de supporter les images d’un drame qui me hante.

Disons-le tout de suite, ce film est une réussite. Malgré quelques maladresses, malgré quelques faiblesses, malgré quelques concessions ponctuelles à l’air du temps (l’insistance un peu lourde, par exemple, sur la mère voilée qui défend mordicus l’enseignant et son enseignement), malgré ces détails somme toute anecdotiques, cinématographiquement, il demeure impeccable : narration, réalisation, jeu… L’Abandon est un très bon film.

Ce n’est d’ailleurs pas là-dessus que ses détracteurs le critiquent. Il me faut faire une place ici, quoiqu’ils ne méritent probablement pas un tel honneur, aux philistins, aux pisse-vinaigre, aux baltringues, aux pleutres et aux collabos qui, depuis sa sortie, ont cherché à polluer le débat public en lançant des attaques indignes contre ce film, entre moqueries dégueulasses et accusations diffamatoires. La pire d’entre elles ? prétendre que le film serait « islamophobe », alors que c’est cette même accusation qui a tué Samuel Paty. Quelle honte ! Nous avons vu fleurir dans une certaine presse en ligne et sur les réseaux dits sociaux des articles et vidéos provenant non seulement des nervis de l’islamisme, peu étonnant, mais également d’influenceurs au QI inférieur à leur température rectale, de cette « gauche » perdue, de ces idiots utiles de l’obscurantisme, de ces bourgeois oisifs qui s’ennuient, de ces « wokes » demi-instruits à la tête farcie de fadaises idéologiques qui ne survivraient pas cinq minutes dans un pays dirigé par les islamistes qu’ils défendent comme des dindes qui défendraient Noël.

Les sycophantes de l’islamisme n’émettent, donc, aucune critique sur la qualité du film lui-même : ils se contentent d’invoquer sur son « opportunité » qui serait discutable, comment il « ferait le jeu » du RN, de l’extrême droite, du fascisme, etc., à quel point il « donnerait une mauvaise image des musulmans »… Ils sont visiblement trop bêtes pour se rendre compte que L’Abandon ne donne une mauvaise image que des islamistes et des menteurs… alors : qui assimile les musulmans aux islamistes et aux menteurs en proférant toutes ces fadaises contre le film ?

Les scélérats qui profèrent ces énormités pour protéger leur petit business identitaire ont le droit de déféquer publiquement leur opinion : il n’est pas question de leur interdire la liberté d’expression qui faisait l’objet du cours de M. Paty. Ils ont le droit de dire ce qu’ils veulent à propos de ce film, ils ont le droit d’être des salauds.

Malgré ces suppôts de la haine, le film semble remporter un joli succès. Tant mieux !

Au-delà de Samuel, de ses proches et des élèves, au-delà des menteurs, des islamistes et de l’assassin lui-même, L’Abandon montre avec une grande finesse, avec une grande précision, tous les mécanismes de l’horreur, il expose tous les complices par conviction ou veulerie. On a beaucoup écrit que ce film était presque un documentaire. C’est exact. Il s’applique, avec talent et minutie, à rendre les faits dans leur complexité et le réel dans ses nuances. C’est d’ailleurs ce que ne supportent pas ses ennemis, qui abhorrent la vérité : comme la réalité ne correspond pas à leur imaginaire, à leurs fantasmes, alors il faut la nier, la calomnier, tout faire pour la remplacer par une version alternative, plus en accord avec leur idéologie. Sauf que le réel se rebiffe, il se venge. Et cette œuvre cinématographique en est l’instrument, tout en lui rendant un bel hommage.

Le film m’a chaviré. Les images rendent plus concrète encore que tous les livres cette dégringolade dans l’atroce (j’en profite pour souligner combien je trouve le titre bien choisi). Si j’ai pleuré ce n’est pas en raison de facilités mélodramatiques ni d’effets grossiers conçus pour atteindre ce but. L’émotion est sincère parce que le film est juste. Les scènes avec le fils, par exemple, sont d’une grande pudeur. Jamais le réalisateur ni les acteurs n’en font « trop ». Il y a là justice et justesse. Et de cette justice et de cette justesse naissent la force et l’émotion.

Devant ce film, et depuis, je pense à ma mère, professeur de mathématiques et de sciences dans un lycée professionnel la moitié de sa vie. Je pense à mes amis professeurs. Je pense à ma fille. Je pense à la famille et aux proches de Samuel Paty – et de Dominique Bernard, assassiné comme lui, par un terroriste islamiste, parce qu’il était professeur. Je pense à tous les enseignants qui risquent dorénavant leur vie à tenter de maintenir debout une institution largement écroulée, contre tous. Dans la solitude et dans l’indifférence générale.

Je suis convaincu qu’il faut voir et faire voir ce film. Le diffuser dans les collèges et lycées ? Pourquoi pas. Sans doute est-ce aussi, surtout ?, aux parents qu’il faudrait le montrer. Sans illusion, toutefois : il n’aura aucun effet sur cette frange identitaire de la population pour qui la France est une ennemie. Peut-être aidera-t-il malgré tout une autre part de nos concitoyens, les indifférents, les avachis du « rien à foutre ! », les résignés du « à quoi bon ? », à prendre conscience du danger que nous vivons… et que vivent en première ligne nos professeurs.

Se rend-on compte de la gravité de ce constat ? Aujourd’hui, en France, on risque sa vie à être professeur.

L’entrée de Samuel Paty au Panthéon est évoquée sérieusement. Une pétition y appelle. J’entends les réticences : le statut seul de victime ne suffit pas à ouvrir les portes de la nécropole patriotique. Certes. Mais Samuel Paty n’est pas seulement une victime du terrorisme islamiste. Contrairement à ces pauvres gens odieusement massacrés dans la rue, dans une salle de concert ou à une terrasse et qui, aux yeux des assassins, auraient pu être n’importe qui d’autre, Samuel Paty a été décapité pour ce qu’il était : un enseignant qui incarnait les principes de la République. Samuel Paty était un professeur, un excellent professeur même, de l’avis de tous – un professeur qui maîtrisait l’art de conjuguer l’exigence et la transmission. Avec une rigueur exemplaire, il faisait vivre la vocation de l’institution scolaire : émanciper les élèves par l’instruction. Et malgré les menaces, malgré l’abandon, malgré la peur qui lui faisait prendre un marteau dans son sac – geste terrible –, il a continué, jusqu’au dernier jour, à mener sa mission. Alors non : Samuel Paty est bien une victime mais il n’est pas seulement une victime : il est aussi un héros et un symbole. Comme Dominique Bernard, que j’associerais volontiers à Samuel Paty dans l’hommage que la République et la Nation leur doivent. Des héros et des symboles de la liberté d’expression bien sûr, de la laïcité évidemment. Mais pas seulement.

En creux, ils nous révèlent aussi nos lâchetés individuelles et collectives, le refus général de dire ce que l’on voit et de voir ce qui est. Or on n’abdique pas le funeste honneur d’être une cible ; on ne répond pas par des bougies et des nounours à celui qui « est sûr de mériter le ciel en vous égorgeant » ; on ne dit pas « non » à celui qui nous désigne comme ennemi.

Assassins de Samuel Paty et complices de ce forfait, vous avez ma haine.

Cincinnatus, 25 mai 2026

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Cincinnatus

Moraliste (presque) pas moralisateur, misanthrope humaniste, républicain râleur, universaliste lucide, défenseur de causes perdues et de la laïcité, je laisse dans ces carnets les traces de mes réflexions : philosophie, politique, actualité, culture…

10 commentaires sur “L’Abandon”

  1. vous êtes une plume singulière, Cincinnatus.
    pas une seule fois votre production du lundi ne m’a déçu. Quand je ne partage pas votre point de vue, cela m’éclaire, et relativise le mien… Et , le plus souvent je guette votre billet pour avoir la clef de lecture intelligente des choses, la voix de la raison et de l’intelligence, sans jamais s’éloigner de notre humanité.
    ce billet en est une nouvelle illustration.
    je pars au ciné. La séance est dans 20 minutes !

    merci.

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      1. j’en sors. En larmes.

        merci de votre article qui m’a amené à aller au cinéma, moi qui n’y vais qu’une fois par an ou presque, je ne regrette pas. mais qui est dur de constater siècle après sièclela capacité de ce pays et de son organisation à trahir, ses plus ardents défenseurs.

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  2. Cher, cher, très cher Cinci

    J’ai vu le film cet après-midi dans un cinéma de province. J’ai proposé à une amie qui est comme moi « prof de français » de m’accompagner, elle a refusé.

    Elle m’a écrit :

     » Je ne suis pas prête (mon prénom). On sait trop ce qu’il a vécu. Ces petites connasses et connards qui ont répandu des mensonges. Des collègues et une institution pleutres qui ne veulent pas heurter la communauté musulmane. J’ai peur que ça cela me foute en l’air, je vais attendre de le regarder sur canal, je vais attendre de pouvoir mettre pause. »

    Comme je la comprends. L’émotion a été forte. Et à 50 ans passés, je peux vous dire que je suis totalement insensible aux grosses ficelles d’une émotion cinématographique téléguidée. Les rires des spectateurs qui quittent la salle en parlant de la soirée à venir après un tel film sont insupportables.

    Alors quoi un fait divers comme un autre ? Une anecdote ? Un « Oh là là, le pauvre  » ? Tout passe comme l’eau sur une surface huilée. Demain, Bruel fera le buzz. Après demain la France sera en demi-finale de la coupe du monde. Le jour d’après ce sera les élections présidentielles.

    J’ai vraiment apprécié votre article que j’ai relu en sortant du cinéma. Tout ce que vous dites, je l’ai ressenti et je suis entièrement d’accord avec vous.

    Je ne sais pas si vous vous souvenez de quelques détails qui m’ont émue aux larmes : ce marteau qu’on voit deux fois, quand il le met dans son sac et quand les policiers le récupèrent pour les pièces à conviction.

    Ce sac que transporte la policière à la fin du film et qui contient quelques bonbons et quelques billets de 20 €.

    Merci Cinci.

    Je ne réponds pas toujours mais je lis tous vos articles et vous me donnez de l’espoir : ce monde n’est pas si faux et n’est pas si fou.

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    1. Chère amie,
      Ce marteau est un symbole terrible. Il dit tout de ce que Samuel Paty a vécu et ressenti pendant ces jours.
      Je vous remercie pour vos mots : ils sont importants. Surtout, ils sont justes.
      Amitiés
      Cinci

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  3. Cher Cincinnatus,

    je suis tombé sur votre blog un peu par hasard, par un partage de lien sur X, peut être, il y a longtemps. Je ne suis jamais intervenu, tant par pudeur que par paresse et peut être aussi parce qu’internet nous fait plus consommer que produire- le temps d’écrire appelant par ailleurs une certaine mobilisation de l’esprit, vous devez en savoir quelque chose, et d’autre part n’étant pas convaincu de l’intérêt permanent qu’ont les hommes à penser qu’il disent des choses suffisamment intéressantes pour être partagées (vous comprenez que c’est bien de moi dont je parle-vous me pardonnerez mon trait atrabilaire); mais je vous lis, depuis un an certainement (je n’ai pas pris le temps de lire les archives mais le nombre de liens hypertextes permet certains recoupements). Toujours est-il que vous voilà intronisé complètement influenceur!, car je ne voulais pas vraiment aller voir ce film, craignant une sorte de bien-pensance tiédasse et inutile, et la lecture de votre article m’a décidé à me rendre au cinéma. En tant que tel, le film m’a parfaitement convaincu, et je crois aussi que ma réticence première était la crainte d’être en suractivation neuro-végétative rapidement: cela n’a pas loupé, dès les premières minutes du film, tant l’emballement de l’information qui échappe tel le sable entre les doigts terrorise et pétrifie. Il me semble juste que finalement la notion conclusive de l’abandon a été trop rapidement présentée. Car j’ai cherché dans tout le film la trace réelle et continue de l’abandon. Je n’en connais pas la vérité historique, mais dans le film, l’équipe de la directrice d’établissement est plutôt solidaire avec Samuel Paty nolens volens. Il est entouré par certains collègues (cela m’effraie-comme un autre film La Salle des profs ou un autre encore très contemporain du précédent Pas de vagues-de considérer qu’évidemment le corporatisme est bien faible devant la poltronnerie de certains humains qui s’avilissent et jettent en pâture leur congénère pour n’en être pas assimilé, donc passons, je ne considère pas que le professeur qui s’excuse en classe, si tant est qu’il puisse être crédible, soit pour autant le signe d’un réel abandon et cause épistémique du drame à venir). Certes, la police municipale n’est pas raccord avec les acteurs nationaux; certes, les services qui doivent être informés sont vainement nombreux, et ainsi de suite; et, à la limite, ce film montre plutôt, selon mon appréciation toute personnelle l’incurie d’une administration déconnectée du terrain, que je pense volontairement déconnectée du terrain, car il s’agit d’une chose, à mon sens encore (je ne tiens clairement pas à généraliser mon propos à tous les êtres vaillants sur cette Terre et encore moins considérer mieux savoir ce que la réalisation du film a voulu dire sans savoir qu’elle le disait): quand on est loin, on ne voit rien. Une pochette en carton avec quelques informations dans un formulaire préenregistré, ne rend aucune réalité du terrain et n’active rien que des procédures en cascade dans lesquelles la responsabilité se dilue au carré à chacun des transferts successifs, de telle façon que plus personne ne pense et plus personne ne prend de décision. Tel est à mon avis un de nos drames contemporains. On se réunit, on met de nouveaux mots, mais surtout n’agissons pas trop vite (est-ce un risque de se faire éjecter, se faire mettre au placard par trop de zèle? Ou bien parce que finalement c’est bien confortable de se dire « on verra plus tard », des fois que le problème se résolve d’ici là?). Dans tous les cas, je vous remercie de votre article, et de façon générale, de vos articles qui soulignent, éclairent et font croire qu’on peut encore un peu réfléchir. Je retourne dans ma caverne (et pardonnez si j’ai laissé des fautes d’orthographe, une migraine m’accompagnant ce dimanche).

    Ilan

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    1. Je ne sais pas si je suis (ni si j’ai envie d’être) un « influenceur ». Néanmoins, si mon billet vous a convaincu d’aller voir ce film, je m’en réjouis sincèrement. Je pense que l’abandon de Samuel Paty a été plus grand encore que ce qui est montré dans le film… même si, à mon avis, il y est bien rendu. Quoi qu’il en soit, merci, cher Ilan, pour vos mots.
      Amitiés
      Cinci

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  4. Sur cette affaire, ce film, il y aurait aussi ceci (même si cela ne parle pas du film) :

    https://www.chouyosworld.com/2020/11/04/regarde-les-profs-tomber/

    Pour ma part, ayant également vu ce film, avec émotion et abattement, je n’ai pas voulu ajouter de commentaire à votre témoignage.

    J’aurais juste voulu dire que le film montre bien combien le mécanisme des réseaux sociaux est implacable, combien vite s’y déroule une fatalité à laquelle nul ne peut plus échapper, ni l’élève menteuse, ni le père parano, ni le prof accusé : une fois un mensonge y versé, une calomnie y versée, il est impossible de faire remonter le courant à la chose, et on ne peut plus que couler avec…

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