Le syndicalisme dévoyé

La Grève au Creusot, Jules Adler (1899)

Qui a une plus mauvaise image dans l’opinion publique que les fonctionnaires ? Les syndicats de fonctionnaires. Et autant je me bats constamment pour rectifier celle des premiers, le plus souvent injuste et dictée par les passions tristes de l’envie, de la jalousie et du ressentiment, ainsi que par une méconnaissance profonde du fonctionnement et des missions des services publics et de leurs agents [1] ; autant il m’est difficile de ne pas reconnaître que bien des critiques dirigées contre les seconds ont un certain fond de vérité [2].

Mais avant de tirer les premiers feux, peut-être faut-il commencer par dégonfler quelques baudruches. Contrairement à bien des idées reçues, le pouvoir réel des syndicats de fonctionnaires s’avère assez éloigné des fantasmes de toute-puissance et de contrôle sur la fonction publique. La réalité est plus complexe que ces idées reçues qui flirtent avec le complotisme. Complexe au sens chimique du terme : elle agrège des situations très diverses, d’une fonction publique à l’autre, d’un ministère à l’autre, d’une administration à l’autre, d’un établissement à l’autre. Ce qui ne signifie pas pour autant qu’ils ne jouissent pas, non seulement là où ils sont le plus présents mais aussi de façon générale, nationale, « systémique » (pour employer un mot qui ne veut rien dire mais qu’ils affectionnent tant… peut-être justement parce qu’il ne veut rien dire) d’un important pouvoir de nuisance ni, dans certaines institutions, d’une réelle mainmise. Ni qu’ils ne provoquent pas de graves dysfonctionnements dans le service public.

Des syndicats pas très clercs

Imaginons un anthropologue qui aurait l’idée judicieuse d’étudier les syndicalistes comme on étudiait jadis les mœurs des peuples étrangers, et accompagnons-le dans ses pérégrinations. Peut-être découvrirait-il d’abord la tribu des syndicalistes professionnels qui, grâce à une accumulation extraordinaire de décharges, ont trouvé la bonne planque et se consacrent exclusivement à leur syndicat, tout en gardant l’apparence d’une appartenance à des services et à des métiers qu’ils n’ont plus vu de près ni de loin depuis parfois des décennies. On pense immédiatement, bien sûr !, à l’Éducation nationale et à ces « enseignants » (les guillemets s’imposent) qui, bien qu’ils n’aient plus mis les pieds dans une classe depuis si longtemps qu’ils ne sauraient sans doute même pas reconnaître un élève si on le leur collait sous le nez, se permettent de donner des leçons à la Terre entière depuis la chaire de leurs comptes twitter.

L’anthropologue retrouverait d’ailleurs à peu près la même chose dans l’Enseignement supérieur et la Recherche, milieu très lié au précédent. Le fonctionnement sectaire des universités, renforcé depuis la funeste loi « Liberté et responsabilité des universités », dite loi Pécresse, l’arrogance comme habitus de bien des chercheurs ainsi que l’idéologisation de nombreuses universités (surtout en sciences humaines et sociales, il faut l’avouer)… tout cela en fait un espace privilégié pour ces formes dévoyées de syndicalisme. Dans beaucoup d’universités, ce sont, en réalité, non pas les présidents ni les conseils d’administration mais les syndicalistes qui font la loi et y forment une véritable pègre – au point que les DRH pâlissent et se couchent dès qu’un syndicat fait mine de froncer le sourcil.

Aussi sage puisse-t-il être, notre anthropologue aurait du mal à conserver le sens de la mesure lorsqu’il aborderait le sujet des syndicats dans l’Éducation nationale et l’université, tant la plupart d’entre eux se complaisent dans la conformité à leur caricature. Ils sont parmi les principaux responsables de l’effondrement de toute l’institution scolaire et universitaire depuis quarante ans, sont les premiers à éteindre les Lumières qu’ils ont la responsabilité de conserver et transmettre, et concentrent à peu près tout ce que l’on peut reprocher aux syndicats : prévarication, corruption, trahison du service public, défense de leurs intérêts privés plutôt que des intérêts collectifs, abandon des agents, veulerie, comportements toxiques (harcèlement, persécutions, menaces, intimidations), sectarisme, idéologie délétère… n’en jetez plus !

Tartuffe du pauvre et Corleone au petit pied

Mais c’est trop facile. L’Éducation nationale, l’Enseignement supérieur et la Recherche : notre anthropologue qui toucherait à ces terres, s’il était un tant soit peu paranoïaque, ne pourrait que croire à un coup monté, à une mauvaise blague, tant ce qu’il y verrait lui semblerait outré. Et pourtant. En poursuivant son exploration, il constaterait que tout ce qu’il y voit, il le retrouve ailleurs, de manière moins flagrante, plus estompée.

En cherchant un peu, il pourrait retrouver une déclinaison ou une autre du paradigme de l’Hypocrite, cet agent syndiqué, toujours prêt à inventer des problèmes qui n’existent pas, à exciter les uns contre les autres, à vitupérer dès que l’occasion lui est donnée, à appeler au droit de retrait, à la grève ou à la démission de tous les cadres à la moindre contrariété… mais que l’on retrouve obstinément présent à son poste les jours de grandes grèves afin de ne pas risquer de perdre une journée de salaire !

Ils existent partout, dans tous les établissements et administrations de manière plus ou moins nette, plus ou moins visible, plus ou moins néfaste surtout, ces confiscateurs du service public, qui se fichent éperdument des usagers et des citoyens sauf quand ça les arrange directement. Dans une forme insupportable de privatisation, ils brandissent l’étendard les « valeurs de la fonction publique » uniquement pour défendre leurs propres intérêts privés, pas mêmes ceux des autres agents.

Car il serait sans doute fasciné, notre anthropologue, lorsqu’il s’apercevrait que beaucoup de syndicalistes se fichent comme d’une guigne des intérêts des autres agents. Et que les agents de catégorie C, par exemple, sont souvent bien plus (et bien mieux) défendus par les cadres et les directions que par les syndicalistes. Il ne faut toutefois pas généraliser : l’anthropologue, sérieux, se rendrait très rapidement compte que la désinvolture et l’absence d’empathie pour des collègues qui souffrent ne s’appliquent pas à tous… seulement à ceux qui n’ont pas le bon profil politique, pas la bonne allégeance idéologique. Après tout, les syndicats ne peuvent pas défendre tout le monde, n’est-ce pas ? Alors il faut bien sélectionner. Et quel meilleur critère que les idées politiques et/ou le copinage avec tel ou tel responsable syndical ? Et ainsi se constituent les clientèles, et ainsi s’installent les systèmes mafieux.

En creusant encore, notre anthropologue, dont les carnets seraient déjà suffisamment remplis à ce stade pour produire moult articles et même un ouvrage entier, se plongerait dans les méandres bureaucratiques – qui, contrairement à ce que prétend la doxa antiétatique, ne sont pas l’apanage du public : en la matière les grandes entreprises privées n’ont guère à rougir – des nombreuses instances officielles instrumentalisées, manipulées, détournées de leurs vocations (quand elles en ont une). La confusion, fort opportune, entre les différentes casquettes et divers mandats est la règle. Le fonctionnement scandaleux des CSA, qui ont remplacé les CHSCT, n’est qu’un exemple des avanies du système plus général de « dialogue social », terme de novlangue qui masque (mal) les petits cadeaux entre amis, l’abdication des responsabilités, les chantages, les intimidations et la corruption.

La gangrène idéologique

Sorti vivant (on l’espère !) de son expédition dans les grands fonds de la bureaucratie, l’anthropologue en reviendrait fort d’une conviction : les syndicats ont abdiqué tout sens de l’intérêt général pour se concentrer exclusivement sur leur business. Il ne serait pas satisfait pour autant et il comprendrait vite que l’intérêt privé n’est pas la seule source de ce qui ne peut apparaître que comme une trahison. S’y ajoute, en effet, un second moteur, peut-être plus puissant encore : l’idéologie.

Notre anthropologue s’intéresserait ainsi aux imaginaires et aux représentations qui imprègnent beaucoup de syndicalistes et qui, conformément au rôle de l’idéologie, substitue à la réalité une vision du monde alternative. Ici : une vision archaïque des relations au travail, de la hiérarchie, des rapports de force ou de « domination » dans le monde professionnel. Accrochés à des références qui n’ont plus rien à voir avec ce que le travail est devenu, scandant dans les cortèges d’entre-soi des slogans complètement déconnectés du monde réel dans un joyeux psittacisme, ils passent à côté des problèmes que vivent vraiment les agents et s’inventent des combats fantasmés. Plutôt que d’œuvrer pour le bien des établissements dans lesquels ils exercent, ils préfèrent encore nuire à leurs services en attaquant systématiquement les cadres et les directions, par principe, parce qu’ils défendent le Bien et que toute forme de hiérarchie et d’autorité incarne nécessairement le Mal, et n’hésitent pas à se lancer dans des chasses à l’homme pour le seul plaisir de « se faire un cadre ».

Et c’est encore l’idéologie qui dicte les discours enflammés sur la justice, sur l’égalité entre les hommes et les femmes, sur le combat contre les discriminations et contre les fameuses VSS, ces « violences sexuelles et sexistes » qui permettent de mettre dans le même sac une blague lourde et un viol. La conversion aux idéologies néoféministe et woke d’une bonne partie des syndicats se pare volontiers d’opportunisme puisque, comme le sait parfaitement notre anthropologue qui a lu ses classiques, rien ne sied mieux à l’idéologie que l’hypocrisie. Les vitupérations et déclarations solennelles, les procès soviétiques, les oukases, les dénonciations, les censures, les lynchages publics, les procès médiatiques, les condamnations sans jugement ni appel, les fureurs des « foules sentimentales » que suscitent, déclenchent, encouragent, édictent, ordonnent, combinent les syndicats, aux méthodes de petits gestapistes de salon, drapés dans la vertu exhibée, dans la pureté confisquée par le Camp du Bien©, ne sont que des prétextes. L’anthropologue ne verrait jamais autant de machisme, autant de violence, autant de gros porcs que chez les syndicalistes. Il ne verrait jamais, non plus, autant d’instrumentalisations, autant de manipulations, autant de mensonges, autant de cynisme, autant de fausses affaires montées de toutes pièces pour briser des concurrents et des adversaires – manœuvres dans lesquelles les femmes sont largement aussi criminelles que les hommes quand elles ne le sont pas plus. Il n’y a peut-être que dans le monde politique que l’on fait pire… et encore.

Notre anthropologue constaterait ainsi comment l’adoption des théories fumeuses de l’identitarisme intersectionnel permet de reléguer la défense des femmes bien après celle des islamistes. La mafia cégétiste est exemplaire en la matière mais elle réussit tout de même à se faire dépasser dans l’abjection de conscience et la collaboration, notamment par Sud qui assume parfaitement son rôle de courroie de transmission de l’islamisme et de ses idéologues. La succursale de cette officine dans l’Éducation nationale se distingue d’ailleurs régulièrement par les chasses aux sorcières et le harcèlement envers les professeurs suspects de respecter la laïcité ; mais c’est tout le syndicat qui, avec d’autres, hélas, participe activement à la vague d’antisémitisme que nous subissons depuis quelques années. Sans doute écœuré par ce spectacle, l’anthropologue devrait bien admettre que la prétendue lutte pour les Palestiniens n’est rien d’autre qu’une allégeance au Hamas et à l’extrême droite islamiste.

Les syndicalistes, pires ennemis du syndicalisme

Au terme de son voyage qui ne lui vaudra peut-être pas le Prix Nobel mais sans doute pas mal d’ennemis, notre anthropologue devrait arriver à la conclusion que la plus grande faiblesse des syndicats est sans doute… leur faiblesse. Le désintérêt, voire l’hostilité, que leur témoignent beaucoup d’agents sapent leur représentativité et leur légitimité – et c’est encore pire dans le privé –, et accroît presque mécaniquement l’enfermement dans l’entre-soi et la promotion des plus médiocres. Des individus qui ne sont élus par presque personne se rengorgent ainsi d’être les seuls représentants légitimes des agents.

Et pourtant le rôle institutionnel des syndicats est crucial. Et si important pour le bien commun. Nous avons besoin de syndicats qui fonctionnent correctement, qui font leur travail de relais des aspirations, des inquiétudes, des besoins collectifs et individuels. Les syndicats doivent être des représentants fiables et actifs des intérêts des agents, des interlocuteurs solides, et sans doute rugueux, pour les hiérarchies de tous niveaux. Cadres et directions ne peuvent pas tout voir, tout savoir.

Aussi paraît-il nécessaire d’assainir la situation, de revoir en profondeur le financement opaque du syndicalisme en France (sujet qui mériterait à lui seul plusieurs billets… et pas mal d’autres anthropologues) et, non pas de basculer, comme le proposent certains, dans un système d’obligation syndicale – modèle importé d’autres pays, qui ne ferait que heurter nos traditions et notre culture françaises – mais plutôt d’encourager un syndicalisme fort, massif, qui recrute à tous les niveaux les agents, salariés, employés et cadres raisonnables, et qui fasse honnêtement son job – y compris dans la critique et le combat. Bien entendu, on trouve des représentants syndicaux sincères dans leurs engagements et qui participent à l’intérêt général… mais, comme les poissons volants, ils ne sont pas la majorité de l’espèce. Si plus de gens de valeur ne s’y impliquent pas pour mieux circonvenir les corrompus qui s’en servent et en vivent, alors les syndicalistes resteront encore longtemps les pires ennemis du syndicalisme.

Cincinnatus, 1er juin 2026


[1] Ce qui ne m’empêche nullement de proposer des réformes bien plus radicales (mais surtout bien plus justes et plus efficaces) que toutes les fadaises qu’inventent les néolibéraux, libertariens et autre privatiseurs de l’État.

[2] Les syndicats du privé partagent avec leurs camarades du public bien des torts et bien des vices. Si je m’intéresse ici plus particulièrement à ces derniers, c’est, d’une part, parce que je les connais mieux et, d’autre part, parce qu’ils possèdent quelques spécificités qu’il me semble opportun de rappeler.

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Cincinnatus

Moraliste (presque) pas moralisateur, misanthrope humaniste, républicain râleur, universaliste lucide, défenseur de causes perdues et de la laïcité, je laisse dans ces carnets les traces de mes réflexions : philosophie, politique, actualité, culture…

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