Esthétique de la basket

Trois paires de chaussures, Vincent van Gogh (1886)

De toutes les tailles, de toutes les formes (ou presque), de toutes les couleurs (surtout les plus criardes), de toutes les marques (très au-delà du seul secteur du sport, et jusqu’aux grandes maisons de luxe qui s’y sont mises il y a déjà bien longtemps, flairant la mode qui ne se démodera plus…), pour tous les âges et pour tous les goûts (surtout les plus mauvais) : la basket (par facilité, et au risque de me faire crucifier par les puristes, j’engloberai sous ce terme toutes les déclinaisons : basket, tennis, etc., et, une fois n’est pas coutume, on ne pourra pas me reprocher de n’être pas inclusif !), qui est à la chaussure ce que McDo est à la gastronomie, ce que l’art contemporain est à l’art, ce que la prostitution est à l’amour ou ce que LFI est à la démocratie (libre à chacun de choisir l’analogie qui lui parle le plus), occupe des murs entiers dans les magasins de sport, s’incruste dans toutes les boutiques de fringues, prend une place folle dans nos placards, garde-robes et autres dressings, et semble imposer sa tyrannie sur nos pieds, reléguant mocassins et escarpins, derbies et richelieus, brodequins et godillots, ballerines et bottines dans les limbes enténébrés de la tatane.

Se souvient-on de l’éphémère ministre de l’Éducation nationale, Amélie Oudéa-Castéra, qui fut bien vite emportée en même temps© par son incompétence et par sa communication déplorable ? Se souvient-on, il y a deux ans et demi, de sa prestation, fort remarquée à l’époque, dans un collège qu’elle visitait comme on visite le zoo le dimanche et où elle s’étonnait benoîtement que les élèves qu’elle rencontrait portassent des baskets ? Très naturellement, la ministre leur demanda s’ils avaient eu un cours de sport dans la journée. Gêne réciproque. Puis, presque aussitôt, persiflages, sarcasmes et railleries dans tous les médias : comme si les baskets étaient réservées à une activité sportive ! Quelle déconnexion ! – finalement peu surprenante pour cette grande bourgeoise qui a fait entrer ses enfants à Stanislas.

Mouais.

Le choc culturel vécu par Amélie Oudéa-Castéra n’est pas forcément l’expression dérisoire d’une rupture culturelle entre une élite et le reste de la population. Pas seulement, en tout cas. De manière générale, le port ou non de baskets n’est pas en soi un marqueur social net : même les classes les plus supérieures peuvent volontiers en afficher hors terrains de sport – le plus souvent dans des versions à des prix exorbitants, mais l’investissement dans ces pompes moches et hors de prix n’est pas non plus l’apanage des plus riches et combien de gamins et jeunes gens aux revenus modestes n’hésitent pas à claquer des sommes délirantes pour les baskets du moment.

Certes, sont autrement chaussés les mômes et adolescents scolarisés dans des établissements privés stricts dont le règlement intérieur les interdit sauf pour les cours de sport… mais c’est à peu près tout et encore : seulement pendant le temps scolaire. Car, même chez ces gosses-là en-dehors de l’école, comme chez les enfants scolarisés dans le public qui peuvent s’y habiller comme ils veulent, comme chez leurs aînés qui en ont fini avec l’école, la basket est adoptée presque unanimement.

Elle est, par exemple, à tel point omniprésente dans les générations qui entrent dans le marché de travail que, désormais, elle s’assume même pour des entretiens d’embauche dans le privé, comme à l’oral des concours dans la fonction publique : quel que soit le niveau de recrutement, des candidats ne voient aucun problème à débarquer avec des énormes baskets multicolores aux lacets défaits.

L’effraction de la basket dans la vie quotidienne depuis le cadre sportif délimité qui lui serait normalement réservé n’a pas grand-chose de neuf, me dira-t-on avec quelque raison. Le fameux costume-baskets des années 80-90 le rappelle. Depuis, la pente a été descendue très naturellement et le « vendredi décontracté » (ce « casual Friday » d’importation) a débordé sur tous les autres jours de la semaine. Le jeans-basket, uniforme de plusieurs générations, paraît encore tenir son rang mais cède de plus en plus de terrain dans la jeunesse (et pas seulement, hélas) aux survêt-baskets, jogging-baskets ou baggy-baskets – qui ressemblent à s’y méprendre à des pyjama-baskets – et le look « wesh wesh » tend à s’imposer (jusqu’à ce que la basket soit détrônée par la claquette (dont la valeur progresse sur le marché de de la grole)… mais là, avec un peu de chance, ce sera le signal attendu de la fin du monde et nous laisserons une bonne fois pour toutes la place aux rats, aux cafards, aux fourmis ou aux crabes, peu importe : autant d’espèces qui auront, sans doute, le bon goût de ne pas inventer la basket).

De quoi cette extension du domaine de la basket est-elle le signe ?

Peut-être d’une manière d’être au monde ; après le « laisser-faire, laisser-passer » des libéraux, nous assisterions à la victoire du « laisser-aller » – non pas au sens de la liberté de mouvement mais bien à celui de l’avachissement comme culture dominante. Absorbée dans la recherche infantile du confort, du douillet, du doudou – alliée au ludisme, cette dictature du jeu, cet impératif impitoyable du fun, cette obsession du cool –, l’adolescence n’en finit plus et les adultes se complaisent dans une régression puérile, dans un refus capricieux des contraintes et des normes.

Avec le jeu, c’est tout l’imaginaire du sport qui est convoqué dans la basket. Enfin, sa déclinaison mainstream, formatée, usinée, pur produit de consommation : le sport dans sa version « spectaculaire-marchande », comme disait l’autre, le sport comme rituel d’adoration du dieu-pognon et entaché de laideur et de violence.

La basket, rebelle en carton, n’a en réalité rien de provocateur : elle n’est qu’un vecteur des manipulations des marques sur les masses de consommateurs consentants. Hypocrisie d’un militantisme de mascarade ! Quelle originalité ! Porter des Nike, des Adidas ou bien des Converse, ce serait affirmer son appartenance à une communauté, revendiquer des valeurs, militer pour des principes ? foutaises ! tout cela ne relève que du même esprit de meute imbécile.

La basket comme provocation contre les règles de la société… Diable ! que cet affichage est creux ! Que cet anticonformisme d’apparat est confit de conformisme mondain ! Nous nous vautrons, une fois de plus dans ce paradoxe paresseux : faire tous ensemble la même chose en même temps pour prétendre ne pas faire la même chose que les autres. Si elle doit être le symbole de quoi que ce soit, la basket est celui d’un habitus de moutons. D’un égoïsme bêlant. D’un individualisme poussé au grégarisme le plus extrême !

*

On peut regarder avec une légère émotion les témoins cinématographiques ou télévisuels d’un temps où l’on s’habillait, où l’on sortait les beaux habits – parfois : le bel habit – et les beaux souliers, cirés, vernis, le dimanche, ou pour un entretien, ou pour aller voter, ou simplement pour flâner en public, par souci d’élégance ou de solennité, par respect pour soi et pour les autres. On se fera, encore une fois, qu’importe !, traiter de nostalgique d’un temps heureusement disparu, de passéiste, de décliniste, de réac, de facho même… on sera moqué comme cette ministre oubliée. Et, sous les quolibets des derniers hommes qui se gaussent en clignant de l’œil, on se contentera de contempler l’accroissement inexorable de l’empire du moche.

Cincinnatus, 8 juin 2026

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Cincinnatus

Moraliste (presque) pas moralisateur, misanthrope humaniste, républicain râleur, universaliste lucide, défenseur de causes perdues et de la laïcité, je laisse dans ces carnets les traces de mes réflexions : philosophie, politique, actualité, culture…

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