Ne m’appelez plus jamais France

Allégorie de la France sous la figure de Minerve foulant aux pieds l’Ignorance et couronnant la Vertu, Sebastiano Ricci (1718)

Il n’y a pas d’amour, il n’y a que des preuves d’amour.
Pierre Reverdy

J’ai perdu le droit à mon nom.

Dans une mise en scène égotique désolante, ce Président au sourire d’acteur américain annonce, avec sa superbe habituelle, la création de trois parcs d’attraction… financés par l’Arabie saoudite et pour lesquels tous ces bonimenteurs ne possèdent même pas les droits ! Ce symbole est aussi fort que minable. Pourquoi pas, après tout, puisque, de toute façon, je ne suis déjà plus qu’un gigantesque parc d’attraction voué au divertissement du tourisme de masse international.

Chaque jour, je m’appauvris un peu plus. Mon industrie est détruite. Mes entreprises disparaissent. Mon chômage ne cesse de croître. Ma dette atteindra bientôt la lune. En dix ans, grâce à l’action du « Mozart de la finance » qui n’a rien fait d’autre qu’amplifier encore le mouvement des politiques menées pendant les trente années précédentes, mon PIB par habitant a augmenté deux fois moins vite que dans les autres pays de l’OCDE.

La mortalité de mes enfants, de vos enfants, augmente. Mon système de santé, qui fut envié dans le monde entier, offre la terrible image d’un champ de ruines, l’hôpital réduit à un mouroir où les soignants vivent dans la peur. Comme mes enseignants, mes chers hussards noirs : déclassés, méprisés, assassinés. Mon école, elle aussi hier motif de fierté, est aujourd’hui ma honte – l’Instruction publique transformée en Garderie inclusive en sacrifiant la transmission des savoirs et l’émancipation des nouvelles générations. Ma langue si riche de nuances et de subtilités, de concepts et de métaphores, est réduite à un galimatias tout juste suffisant pour une communication minimale et, où que je me tourne, mes oreilles sont écorchées, mes yeux agressés par le remplacement des mots français par un mauvais anglais d’aéroport, par paresse ou snobisme.

Mes infrastructures se détériorent – certes, un peu moins vites que celles de mon hégémonique voisin germanique : maigre consolation – ; mon patrimoine, le vôtre, est abandonné : vous n’en avez cure. Paris, naguère phare qui éclairait le monde, est outragée, saccagée, ramenée au niveau d’une capitale du tiers-monde sans que ni ses habitants ni l’État s’en préoccupent. Ailleurs, ce sont mes paysages, à la beauté vantée tout au long de mon histoire, qui sont ravagés. Vous m’avez sciemment livrée à l’empire du moche. Je me trouve laide ; je me sens sale.

Mon État a renoncé à sa puissance et au respect qui lui était dû. Vos dirigeants politiques, depuis quatre décennies s’échinent à le saborder, à le privatiser de toutes les manières possibles : en vendant au privé ses joyaux, en détournant l’argent public vers leurs amis du privé, en soumettant ses moyens à leurs intérêts privés. Je disparais dans la technocratie européenne, je suis diluée dans le grand marché mondial. Je suis provincialisée, renvoyée aux marges d’une organisation planétaire qui n’a plus envie ni besoin de ma voix.

Quelle déchéance, après des siècles de grandeur.

Je fus la nation des sciences et des découvertes, celle de la raison et des Lumières. Ma langue rayonnait, ma culture était admirée, enviée, copiée. J’étais synonyme d’art de vivre et d’élégance. Mes scientifiques et mes écrivains, mes poètes et mes savants, mes artistes et mes philosophes étaient au cœur de tous les bouillonnements créateurs, de tous les échanges intellectuels, de toutes les discussions politiques.

Et de tous les combats contre les obscurantismes. Nulle part ailleurs on ne s’est aussi bien moqué des dieux et de leurs manipulateurs, on n’a si bien célébré la beauté et la volupté terrestres contre les promesses frelatées des curés froids, des rabat-joie et des puritains, on n’a si bien élevé au rang d’art les provocations et le rire contre ce que les religions produisent de plus contraire à l’intelligence et à la dignité humaines, jusqu’à l’invention de la laïcité, ce bien si précieux qui offre une véritable respiration à tous et l’opportunité de s’émanciper réellement des déterminismes, des dogmes et des enfermements identitaires et communautaires.

Ce peuple frondeur, mon peuple, a su si souvent se dresser contre la tyrannie et l’asservissement, pour défendre les opprimés – les vrais, pas ces constructions idéologiques victimaires qui pullulent aujourd’hui et polluent de leurs névroses le politique. Là était mon honneur. Là était ma grandeur. Là était mon souffle. Ma voix, singulière, originale, dans la chorale trop monocorde des nations dominantes, suscitait l’admiration du reste du monde – l’irritation, aussi, lorsque mon orgueil se frottait à d’autres. Tant mieux.

Car oui, malgré ce que mes ennemis prétendent, je suis un grand pays. Un grand pays à l’histoire complexe, aux parts d’ombres que vos prédécesseurs, contrairement à bien d’autres peuples moins courageux, ont osé affronter et assumer, mais aussi et surtout aux parts de lumières, plus larges et plus nombreuses encore mais qu’aujourd’hui vous niez, par sottise, ignorance ou confort.

Vous reniez mon histoire, votre propre histoire. Vous la calomniez, vous la réécrivez en trempant votre plume d’inculture dans l’encre de la bêtise. Et ainsi vous vous rendez coupables de crime votre propre patrie. Contre vous-mêmes. Le patriotisme vous est devenu inconfortable, malséant. Vous assimilez l’amour des vôtres, le respect de vos morts au fascisme… vous êtes des veaux ! Pire même que des veaux, parce que les veaux, eux, ne gambadent pas lorsqu’ils vont à l’abattoir.

Partout, tout le temps, jusque dans les médias du « service public » grassement financés par votre argent, je subis les insultes de militants cachés derrière les masques de l’« humoriste » ou du « sociologue ». Sur tous les écrans, sur les réseaux dits sociaux, des « influenceurs » au QI inférieur à leur température rectale mais aux millions d’abonnés lobotomisés crachent leur venin sur moi, qui leur ai tout donné, bien planqués dans les pétromonarchies qui financent en même temps les terroristes qui vous massacrent régulièrement.

Quel autre pays au monde subit cette diffamation quotidienne, continue, de la part de ses propres citoyens, cette trahison de son propre peuple ? Vous n’avez plus aucune fierté d’être français, alors que vous en auriez toutes les raisons. « Ça, c’est bien français ! » ou « ah ben ça, c’est la France, hein ! », répétez-vous à l’envi avec clin d’œil et sourire entendu, à chaque fois que vous voulez critiquer sournoisement un comportement qui heurte votre petit ego, sans vous rendre compte qu’ainsi c’est vous-mêmes que vous rabaissez, que vous insultez.

Hier jaloux de qui vous distinguait des autres, vous êtes dorénavant obsédés par le conformisme, affalés dans votre canapé devant une série formatée et avalant votre bouffe industrielle livrée à domicile. Ne surtout plus rien faire qui diffère, ressembler le plus possible aux autres, à ceux que vous regardez dans vos écrans comme autant de miroirs. Vous cherchez compulsivement à gommer toutes les aspérités, à éliminer toutes mes spécificités. Vous regardez ce qui me définit comme nécessairement nul, à proscrire. Vous vous régalez à vous couler dans un moule conçu par et pour les autres. Vous vous échinez à tel point à ressembler aux autres que vous sombrez dans la mauvaise caricature ; dans tous les domaines, votre premier réflexe est de vous référer à un modèle étranger, qu’il soit allemand, américain, britannique, singapourien ou autre, peu importe, sans imaginer que chacun de ces modèles s’inscrit dans un contexte national plus large auquel il est adapté par l’histoire, la culture, les mœurs… et que l’importation brutale est impossible et ne peut conduire qu’à des catastrophes. Mais vous vous en fichez : tout ce qui compte, c’est d’effacer ce qui pourrait être français, ce qui pourrait être moi, ce qui pourrait être vous. Dans vos yeux, je me vois en pestiférée.

Vous vous détestez les uns des autres, vous vous cherchez sans cesse des boucs émissaires, vous vous montez les uns contre les autres : Juifs, Noirs, Arabes, Blancs, Homosexuels, Hétérosexuels, Hommes, Femmes, Vieux, Jeunes, Musulmans, Chrétiens, Athées, Riches, Pauvres, Élites, Peuple, Urbains, Ruraux, Beaufs, Bobos, Fonctionnaires, Patrons, Bagnolards, Piétons, Cyclistes, Carnivores, Végétariens, Grands, Petits, Blonds, Bruns, Roux… englués dans l’âge identitaire, vous n’aimez rien tant que les sacrifices humains.

Vous vous bâtissez des citadelles d’entre-soi ; barricadés derrières des murailles de haine, vous oubliez que vous êtes tous français… enfin, de fait, vous ne l’êtes plus puisque vous préférez vous réduire vous-mêmes à des identités figées, calcifiées. Vous faites en sorte d’anéantir tout ce que vous avez en commun… et une fois achevée votre entreprise de destruction, tout ce qui reste, ce sont vos haines réciproques. Vous évoluez dans des mondes parallèles. Je ne suis plus une nation mais un archipel de jalousies recuites.

Les principes qui font ce que je suis : liberté, égalité, fraternité, mais aussi laïcité, justice, solidarité… vous les jugez et les condamnez sans même les comprendre. Sans même vous rendre compte de votre chance. Vous vous vautrez dans l’abjection de conscience.

Vous foulez aux pieds tous mes symboles : la Marseillaise, ce chant révolutionnaire qui a toujours incarné l’espoir, la résistance, la lutte des opprimés pour l’émancipation… taxée de fasciste ou de raciste ! Quelle honte. Seul mon drapeau vous sert encore, parfois : vous le ressortez à l’occasion pour célébrer le spectacle d’incultes millionnaires exilés fiscaux qui jouent à la baballe et, en bons mercenaires, s’offrent au plus offrant – autrement dit : vous profanez le tricolore.

Dans quel autre pays au monde, la médiocre haine de soi s’affiche-t-elle avec autant de morgue ? Quel autre peuple prend-il un tel plaisir malsain à se dénigrer, à se rabaisser, à s’humilier ? Si vous ne m’aimez pas, allez donc vivre ailleurs, vous verrez si c’est si bien que cela.

Je pue votre pourrissement.

Mais, à la différence du poisson, il atteint en même temps le corps et la tête. Votre classe politique donne l’exemple ou suit le vôtre : peu importe. Ceux qui devraient me servir se servent.

Le premier d’entre eux s’en donne à cœur joie. Le chantre de la « start-up nation », dans ce sabir de globish qui insulte autant ma langue que celle de l’Angleterre, n’a jamais témoigné que mépris pour tout ce que je suis. Il prétend que ma culture n’existe pas, il brade mon patrimoine, le met en danger ou le détruit pour satisfaire son ego d’enfant capricieux tout-puissant. Lui et ses amis et tant d’autres parmi vous rêvent que je sois l’Amérique. Ou bien le vague rassemblement de grandes régions technocratiques à l’intérieur d’une fédération européenne – mon destin en train d’advenir. Ou bien n’importe quoi d’autre du moment que je ne sois plus ce que je suis.

Mais ils ne sont pas seuls. Plus hypocrites encore sont ceux qui, dans leurs déclarations d’amour au lyrisme ridicule, prennent soin de me découper en morceaux pour ne garder que ceux qui leur conviennent afin de reconstruire de toutes pièces une marionnette hirsute, un épouvantail hideux, un monstre de Frankenstein – une créature à laquelle ils osent donner mon nom. Ces nostalgiques d’un passé rêvé, fantasmé, qui n’a jamais existé, n’hésitent pas à oblitérer opportunément des pans entiers de ce qui m’a constituée, à m’amputer de tout ce qui ne leur revient pas. Ils vendent leur contrefaçon au prix de l’original à tous les gogos incultes qui se plaisent à se mirer dans le miroir déformant de l’idéologie.

Et pour en finir avec ce défilé de mes assassins, voici venir sur scène ceux qui ne cachent même pas leurs ambitions : les zélés zélotes de la « Nouvelle France ». Parce que moi, l’ancienne, donc, je serais trop vieille, « rance », comme ils disent. Pour complaire à leur électorat, ils lui offrent un « grand remplacement » à son avantage et me livrent à tous ceux qui ne rêvent que de me détruire. Pour réussir, ils osent tout. Ils bouffaient les curés, ils sucent les imams. Ils chassent les Juifs et encouragent cette peste antisémite dont je pensais m’être enfin débarrassée – comme j’ai honte ! Et en plus, ils ME traitent de raciste. Moi, raciste ! Alors que bien peu de pays ont, dans leur histoire, accueilli l’autre avec une telle générosité. Quant à leurs amis, quant à leurs modèles, ce sont les pays les plus racistes du monde, ceux qui pratiquent encore l’esclavage. Ils n’ont vraiment honte de rien !

*

Pendant que je subis cette guerre ouverte, la plupart d’entre vous n’en ont juste rien à foutre et préfèrent se vautrer dans la culture de l’avachissement. Non seulement vous n’êtes pas à ma hauteur mais surtout vous me trahissez sans remords ni vergogne.

Même si je me méfie toujours des figures d’hommes providentiels, à qui je préfère les héros anonymes qui forment ma nation si politique, qui osera le geste transgressif par excellence : se dresser, avec sincérité et lucidité, sans arrière-pensée ni plan de carrière, contre ce grand mouvement d’autodestruction et vous réconcilier, entre vous et avec moi ? Comme jadis d’autres ont su me comprendre, ont osé me servir d’avatar, ont réussi à me relever – Jeanne, George, Charles et tous les autres fantômes ombreux dont vous vous plaisez à déboulonner le souvenir ou à récupérer à mauvais compte les exploits pour vous enorgueillir d’une gloire que vous profanez.

En attendant qu’un tel être surgisse par effraction, contre vous – perspective bien peu probable tant le néant que vous présentez au monde et à vous-mêmes, avec un onanisme masochiste écœurant, laisse peu d’espoir qu’un jour vous vous aimiez de nouveau, que vous m’aimiez de nouveau –, en attendant, vous avez perdu le droit de vous appeler Français. Et moi, j’ai perdu celui de m’appeler France.

Cincinnatus, 7 septembre 2026

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Cincinnatus

Moraliste (presque) pas moralisateur, misanthrope humaniste, républicain râleur, universaliste lucide, défenseur de causes perdues et de la laïcité, je laisse dans ces carnets les traces de mes réflexions : philosophie, politique, actualité, culture…

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