Les mondes parallèles

Le Visage de la guerre, Salvador Dali (1940) – Musée Boijmans Van Beuningen (Rotterdam)

Pas question ici d’un amusant spectacle de science-fiction à la manière du multivers Marvel. Quoique. Si, de ce côté de l’écran, aucun justicier en collant, cape ni armure ne traverse les univers parallèles, notre société semble malgré tout bien fragmentée en une multitude de mondes qui s’ignorent ou s’affrontent. Ils sont nombreux à avoir décrit et pensé l’archipel français (Jérôme Fourquet), les fractures sociales et territoriales qui nous enferment et nous morcellent (Christophe Guilluy, Benjamin Morel…), la sécession des élites (Christopher Lasch), la promotion de la diversité et des minorités au détriment de l’égalité (Walter Benn Michaels), etc. : dire que l’on ne sait pas serait mentir. Et pourtant, rien ne paraît enrayer ce processus profond de dislocation à l’œuvre. Au contraire, les bulles d’entre-soi se multiplient et renforcent en leurs membres le refus de l’autre, au prix d’une terrible balkanisation du monde commun.

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Le carnaval des partis

Scène de Carnaval, ou Le Menuet, Giandomenico Tiepolo (1754)
Musée du Louvre, Département des Peintures

Les partis politiques français se livrent à un bal masqué dont plus personne n’est dupe. Dans une entreprise commune d’enfumage généralisé, l’écart entre, d’une part, le positionnement affiché et, d’autre part, les discours, programmes et idéologies, ne cesse de se creuser, à tel point qu’aucun n’occupe sur l’échiquier la place qu’il prétend être la sienne.

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L’espace public en archipel

Autodafé sur la Plaza Mayor de Madrid, Francisco Ricci (1683)

Le sentiment le plus puissant de l’humanité, celui qui la meut le plus aisément, c’est la haine.

L’espace public de libre expression et de confrontation des visions du monde et des conceptions de l’intérêt général est l’une des dimensions de la démocratie. Dans l’obscurité de l’intime et du privé, l’individu nourrit sa réflexion et sa pensée, affûte ses arguments et, surtout, remet en question ses propres opinions : « pense contre toi-même » doit être le premier commandement du citoyen. De telle sorte que, lorsqu’il paraît dans la lumière du public, il laisse ses intérêts privés à la porte de l’arène, s’élève à la puissance du citoyen et raisonne à l’échelle de l’universel, avec l’intérêt général pour légitimation de l’action et pour objectif la recherche du juste – dans les deux sens du terme : justesse et justice.

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Quelles dominations ? Quelles oppressions ?

Scène des massacres de Scio, Eugène Delacroix (1824)

Une mode, hélas tenace puisqu’elle dure depuis quelques décennies, sert de succédané à la pensée dans le monde parallèle des chercheurs en sciences humaines et sociales [1], en particulier chez les sociologues : le monde social s’expliquerait entièrement par l’étude des rapports de domination. Toujours, partout, nous nous diviserions en dominants et dominés, en oppresseurs et opprimés.

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Cette gauche d’extrême droite

Les Amants I, René Magritte (1928)

Le clivage gauche-droite demeure important pour beaucoup de Français qui se positionnent spontanément d’un côté ou de l’autre de l’échiquier politique. Et même lorsqu’ils affirment se situer en-dehors, cette topographie politique reste la référence par rapport à laquelle ils se repèrent pour mieux la dénigrer. Paradoxe apparent, cette simplification binaire du paysage politique occupe ainsi une place prépondérante dans l’imaginaire collectif alors que sa pertinence pour décrire aussi bien le jeu des partis que les convictions du peuple est très largement décriée. Pour couronner le tout, cet encombrant clivage gauche-droite sert, enfin, de cache-sexe à des mouvements politiques qui prétendent appartenir à un camp ou à l’autre, nonobstant leurs idées, discours et actions réels.

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La Fièvre : Cassandre chez les identitaires

Billet garanti sans divulgâchage.

Éric Benzekri récidive. Et c’est un coup de maître. Le 18 mars, sera diffusé sur Canal+ le premier épisode de sa nouvelle série, La Fièvre. La semaine dernière, j’ai eu l’honneur d’assister à la projection en avant-première des deux premiers épisodes et, grâce à l’intervention d’une formidable petite fée, il se trouve que je connaissais les développements ultérieurs de cette série. Ce qui me permet d’affirmer sereinement que nous avons là une œuvre importante – peut-être celle dont nous avons collectivement besoin.

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Une bonne guerre ! 4. Les derniers hommes

Le Siège de Paris, Ernest Meissonnier (1884)

23 mars 2…

L’aspiration à un retour à la « vie normale » imprégnait à ce point tous les esprits que la « normalisation » – tel était le nom donné au grand plan de pacification et de réparation dessiné par l’Allemagne et la Russie, avec l’assentiment des États-Unis et de l’Union européenne, afin de sortir de la crise intense qui avait secoué le pays – ne fut pas même discutée. Pas plus que la signature du traité de Versailles qui instaurait une nouvelle Constitution et entérinait, de fait, la disparition de la souveraineté de la France. Officiellement, les institutions de l’Union européenne se chargeaient de la « sauvegarde » politique et économique du pays ; en réalité, le dominion germano-russe en commandait dorénavant les destinées.

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Joyeux Noël !

Joyeux Noël, Viggo Johansen (1881)

Attention ! Il est dorénavant très très mal vu de souhaiter un « joyeux Noël » à vos collègues, à vos amis, à vos proches comme à vos lointains. Pour être honnête, je dois avouer que ce phénomène n’est pas tout à fait nouveau, que, dans ce monde de dingues, cela fait déjà quelques années que le mot « Noël » sent le soufre et qu’il est préférable de se souhaiter de « joyeuses fêtes » – voire, encore pire, de « belles fêtes », sur le modèle de l’insupportable « belle journée » – pour être sûr de ne vexer personne.

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Fraternité

Le Serment des Horaces, Jacques-Louis David (1784-1785)

Homo sum nil hominum a me alienum puto
Je suis homme et rien de ce qui est humain ne m’est étranger
Térence, L’Héautontimorouménos

Peut-être la grossièreté est-elle la seule incarnation vraie et complète de la fraternité de nos jours.
Gary, L’affaire homme

Le troisième terme de notre devise, qui la conclut et donc l’ouvre ou la clôt, semble toujours un peu décalé par rapport au deux autres, à un autre niveau. Nul débat enflammé, comme à propos de la liberté ; aucune attaque de front, comme au sujet de l’égalité ; tout juste une forme de dédain envers un concept qui passe aisément pour naïf ou illusoire à ses détracteurs… et même, in petto, à certains de ses défenseurs. La fraternité se trouve ainsi reléguée au second plan, comme effacée par le bruit et la fureur que les deux autres principes ou concepts génèrent dans la pensée et dans la discussion. Sans doute parce que la liberté et l’égalité appartiennent pleinement au domaine politique alors que la fraternité se conçoit intuitivement ailleurs, en-deçà ou au-delà du politique. Au point que l’équilibre de la devise puisse être remis en cause par cet ajout en apparence hétérogène.

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Égalité

Séance de la Nuit du 4 Août 1789, Charles Monnet

La première et la plus vive des passions que l’égalité des conditions fait naître, je n’ai pas besoin de le dire, c’est l’amour de cette même égalité.
Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique II

Le deuxième terme de notre devise républicaine en est la clef de voûte. Et pourtant, des trois concepts, l’égalité est sans doute celui qui subit le plus d’attaques de front car, si personne ne se déclare ouvertement contre la liberté, les opposants assumés à l’égalité ne sont pas rares. Mais faut-il encore savoir de quoi l’on parle puisque, au moins autant que la liberté, l’égalité fait l’objet de tant de détournements de sens qu’il devient difficile de s’y retrouver.

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