
La beauté est une apocalypse. Elle nous révèle notre désastre intime et nos odeurs de pied. Elle incendie tout sur son passage.
Pierre Jourde, La Marchande d’oublies
Avez-vous jamais ressenti, vous aussi, cet écœurement physique, ce sentiment de claustration panique qui vous prend presque par surprise, lorsque vous levez les yeux et que vous voyez le monde alentour ? Cette tentative d’évasion de vos yeux qui fuient, comme d’eux-mêmes, tout ce qui vous assiège, et échouent à trouver quelque chose sur quoi se reposer ? Cette exigence désespérée, vitale, qui vous étreint les entrailles, d’un havre à habiter, d’une harmonie à retrouver pour oublier, ne serait-ce qu’une seconde, l’agression continue d’un monde qu’édifie l’homme contre lui-même ? Comme une embolie de l’âme qui étoufferait de l’absence de Beau.
Ça déborde de partout. Un trop-plein de moche, une saturation de hideur, le syndrome de Stendhal à l’envers : où que l’on se tourne, nous sommes cernés, frappés des stimulations criardes, des agressions sonores d’un monde hostile parce que dénué de beauté. Formes couleurs lumières bruits : tout m’afflige et me nuit, et conspire à me nuire.
L’espace urbain semble le plus malade de cette obsession : faire laid. Où sont les architectes, les urbanistes préoccupés de beauté ? Fonctionnelles, modernes, post-modernes, innovantes, déconstruites, inclusives… dans leur frénésie de « faire un geste », de se démarquer, d’être originaux, d’être « disruptifs », ils bâtissent des immeubles, des quartiers, des villes entières qui se ressemblent comme des clones. L’idée de faire des villes simplement belles s’est effacée ; ils construisent moche.
Pire. Nous subissons, bien au-delà, une splendide unanimité : que ce soient ceux qui les conçoivent, ceux qui les dirigent ou ceux qui les habitent, plus personne n’en a cure. Constructions, saleté, vandalisme, tags, pas de portes abandonnés à toutes les profanations, travaux aussi absurdes qu’interminables, saccage du patrimoine… nos villes s’enlaidissent chaque jour un peu plus. Ce dont nous héritons, de la beauté du passé, disparaît sous la laideur du présent.
Même nos paysages sont contaminés. Au nom, officiellement, de l’idéologie du Bien et, bien plus sûrement, du dieu-pognon et des intérêts privés bien compris, les lignes d’horizon, sur terre comme sur mer, sont entrecoupées de moulins à vent inutiles, coûteux, polluants mais surtout d’une laideur inouïe. La France rurale subit de plein fouet cette extension du domaine du moche et se voit grignotée chaque jour un peu plus par les métastases périurbaines de ces zones industrielles (alors mêmes que nos industries ont disparu) et commerciales vouées à la consommation.
Or il n’est rien de plus étranger au Beau que cette passion de la consommation. Tout doit être consommé, au sens propre : consumé, détruit, anéanti dans l’enchaînement immédiat des processus d’ingurgitation et d’excrétion, sans cesse recommencés. Consommé et sitôt oublié. La consommation, c’est l’application physiologique de notre asservissement à l’instant. Remplir le temps, compresser les agendas : nous éprouvons le besoin compulsif d’occuper chaque petit vide, chaque moment, pour mieux nous empêcher de penser, d’observer, de nous émerveiller. Et ainsi prononçons-nous, sans même nous en rendre compte, la fin de la vita contemplativa.
Ne subsiste aucun refuge. Même les lieux destinés à préserver le Beau sont corrompus. Les musées sont soumis, eux aussi, eux plus que le reste encore, à la pression du moche. Dans la foultitude d’expositions qui émaillent les agendas culturels, pullulent les « événements », parfaitement markétés pour maximiser le nombre d’entrées. Les œuvres ne sont qu’un prétexte ; le vernis scientifique ou artistique rédigé dans un jargon emprunté à la com’ et limité à quelques superlatifs importés du globish n’a aucun intérêt.
Jusque dans les parcours dédiés aux collections permanentes se poursuit le sacrifice au dieu-pognon. Il n’y a qu’à voir les conditions déplorables de visite (dans un nombre croissant de grands musées, les premiers à tomber, mais aussi parmi les plus petits, contraints à cette prostitution qu’impose la faiblesse des moyens). Tout est fait pour concentrer les flux massifs de touristes vers les best-sellers, les têtes de gondoles, les produits d’appel. Et une fois parvenu devant le chef-d’œuvre, impossible de demeurer plus de vingt secondes pour contempler le tableau ou la sculpture et raconter à son enfant le génie de l’auteur, lui faire goûter le bonheur du contact du Beau, sans se faire agresser par une grappe de touristes courageusement planqués derrière leur écran : il faut vous pousser, monsieur, vous gênez pour prendre la photo.
Bande de cloportes ! Allez donc prendre votre cul en photo !
Quel renversement incroyable de réalité ! Ce qui n’est pas sur un écran n’existe pas. Pour exister, l’œuvre doit être photographiée, numérisée, transportée dans ce monde virtuel plus réel que le réel : Walter Benjamin en pleure. La vie à travers les écrans ; la beauté par procuration.
Hourrah ! Hourrah ! Les philistins ont remporté la victoire. Bravo à eux. Leur plus grand succès : l’art contemporain, bien sûr ! Cette immense escroquerie qui a su congédier l’art pour sanctifier le contemporain. Ces génies ont décrété que le Beau était ringard. Réactionnaire. Et qu’il était plus que temps, plus qu’urgent, plus que nécessaire d’en débarrasser l’art. L’art n’a rien à voir avec le Beau, qu’on se le dise. Des dizaines, des centaines de générations d’artistes font le ventilateur dans leur tombe… mais on s’en fout : nous sommes tellement meilleurs, tellement plus évolués, tellement plus intelligents que tous ceux qui nous précédés. On fait table rase comme on fait tapis au poker. Nous rompons les ponts avec le passé, seul compte le présent.
Le Beau lui-même se voit ainsi remplacé par des considérations qui n’ont rien à voir avec lui, avec sa nature. Nos petites lunettes idéologiques chaussées sur nos petits yeux qui clignent, nous jugeons le passé au nom des modes du présent et faisons de la faute d’anachronisme une méthode. Nos névroses dictent notre jugement esthétique. L’art n’a plus rien à voir avec le Beau mais se laisse contaminer et détruire par nos pathologies mentales collectives. Nous soumettons l’art à une logique de petits gardes rouges. L’église de sociologie dicte son catéchisme et son Index n’a rien à envier à ceux de tous les censeurs, curés froids, rabat-joie, puritains, petits Torquemada de village et autres gestapistes de salon qui l’ont précédé. Fats, cuistres et tous ces demi-instruits assènent jour après jour leurs leçons de moraline, de bon goût sociologique, néoféministe, décolonial, antiraciste et que sais-je encore de funèbres foutaises : on ne regarde plus, on n’écoute plus les œuvres qu’à travers les prismes du « genre », de la « race » et autres billevesées autour desquelles on ne mettra jamais assez guillemets tant elles insultent l’intelligence et la dignité humaines.
La qualité n’est plus dans l’œuvre mais dans la notice biographique de l’artiste. Une pièce de musique, un tableau, un poème n’ont d’intérêt qu’en fonction de ce que l’auteur avait dans la culotte. On découvre une autrice, une compositrice, une peintre « inconnue » ? Parce qu’elle était femme, alors elle a été volontairement et injustement « invisibilisée » (ils poussent leur amour du laid jusque dans les mots qu’ils inventent !) par le méchant patriarcat, et sa création, par le seul fait qu’elle possédait des ovaires, est bien entendu supérieure à tout Mozart, à tout Proust, à tout Delacroix, ces mâles médiocres tellement surfaits et ignoblement mis en avant par une histoire de l’art aux mains des hommes.
Cette paranoïa bien-pensante est d’une bêtise sans nom. Elle confond tout et passe à côté de l’essentiel : l’œuvre elle-même. Peut-être ces femmes ont-elles été oubliées pour de bonnes raisons, tout comme ces hommes, eux aussi « invisibilisés », plus même puisque aujourd’hui on ne les ressort même pas artificiellement comme leurs congénères double X : si tous ces auteurs, tous ces peintres, tous ces compositeurs, hommes et femmes mêlés dans l’amnésie collective, ne sont pas parvenus jusqu’à nous, peut-être faut-il, avant de crier au complot « masculiniste » contre les pauvres femmes toujours victimes, en chercher la raison dans la simple qualité de leurs productions ?
Et si quelque génie a injustement végété dans les oubliettes de l’Histoire, alors profitons de ses œuvres, admirons-les, sans nous perdre dans des procès ridicules contre la moitié du genre humain qui ne serait obsédée que par la domination de l’autre moitié. Tout cela est aussi puéril que pénible. Mais l’âge identitaire raffole de ces postures victimaires, de ces sacrifices humains, de ces haines faciles, de ces boucs émissaires qui permettent de mieux ignorer les véritables problèmes en creusant toujours plus profond les fractures qui nous séparent les uns des autres et détruisent notre monde.
Il n’y a rien de pire que d’asservir l’art à la morale. Et tout le monde de l’art se dépouille volontairement de ce qui lui restait d’intelligence et de goût pour suivre la mode de cette Révolution culturelle. Leur haleine pue l’autodafé.
Alors que l’art est une fête, que le Beau est une joie ! Leur envahissement par les bons sentiments et la moraline est pire qu’un contre-sens : c’est leur destruction. Avec son humour et son humanisme habituels, sous la plume du personnage Fosco Zaga, le narrateur des Enchanteurs, Romain Gary plaisante de ces « ces têtes généreuses qui ne pouvaient admettre que l’art fût avant tout une fête » :
Noble idéal que celui de vouloir changer la vie et le monde au lieu de chercher à créer une planète heureuse que les hommes pourraient habiter le temps d’un livre, d’un beau tableau ou d’une symphonie. Il m’est arrivé de ressentir la même tentation, et même d’y céder, en m’efforçant de mettre dans mes œuvres autant de nobles et fraternelles aspirations qu’il est possible sans faire bâiller le lecteur.
Au nom du Bien, on calomnie donc le Beau. Et on se prosterne devant le Laid. Non. Pire que le Laid, qui peut revêtir une forme de grandeur, de noblesse même : le moche dont j’ai déjà célébré le triste empire. Un moche hypnotique, hégémonique. Qui envahit à tel point tous les interstices de nos existences qu’il semble en être, de toute éternité, une part indépassable, un élément constitutif. Aussi indispensable que l’oxygène que nous respirons.
La plus grande réussite du moche est de nous avoir fait croire que le Beau n’existait pas. Qu’il était relatif. Subjectif. Indéfinissable. « Des goûts et des couleurs, etc. » : mensonges ! Comment peut-on croire de telles sornettes insensées lorsqu’on a fait, même une seule fois, l’expérience du Beau ? Il n’est certainement pas « subjectif » : il est à la fois personnel et intersubjectif, individuel et collectif, personnel et dialogique… mais en aucun cas « relatif ». Ceux qui le dissolvent ainsi ont toujours une idée derrière la tête, un intérêt personnel à discréditer ainsi le Beau, à le diffamer, à le faire disparaître.
Parce qu’il n’existe rien de plus opposé aux idoles de notre temps, aux veaux d’or de la modernité, que le Beau qui ne peut surgir que dans la plénitude d’une conception du temps incompatible avec notre réduction à l’instant présent. Le temps long : voilà l’ennemi ! Nous ne savons plus penser au-delà de l’immédiat ; nous sommes incapables de concevoir une œuvre pour et en plusieurs générations. Comme ces bâtisseurs qui savaient qu’ils ne verraient jamais leur ouvrage achevé et le confiait à leurs successeurs pour le finir et à ceux encore après pour en hériter, le préserver, l’enrichir et le transmettre. Cette respiration à un rythme qui nous dépasse – celui de la culture et de la civilisation, celui de l’humanité et de l’universel –, ce pont entre les morts, les vivants et les à-naître, constitue le monde commun autour des œuvres de la culture, définies précisément par leur capacité à durer. Le contraire exact de la consommation.
Et c’est là, plus que partout ailleurs, que l’on peut trouver une forme de réconciliation. Quel plaisir infini, quelle fête, quelle joie, lorsqu’on se frotte aux classiques, lorsqu’on établit un dialogue avec les morts, de se sentir tout petit pour mieux grandir et s’édifier au contact de ces géants.
À la diagonale de soi et du monde, c’est le Beau qui rend le monde vivable, habitable – mieux : qui rend la vie acceptable. Ne trouvant pas notre compte dans la réalité, nous en savons gré à tous ceux qui nous aident à l’oublier. La légèreté comme seul remède au poids écrasant du monde. Parce qu’il n’y a rien de plus hostile à l’homme, rien de moins habitable, qu’un monde vidé de toute beauté.
Sans le goût des belles choses, sans la capacité du regard, non seulement à voir, mais à découvrir, il n’y a pas de vie pleinement humaine possible. La vita contemplativa n’est pas un loisir luxueux, un supplément d’âme pour oisifs blasés, un snobisme de repus qui s’ennuie. La méditation devant les œuvres de l’esprit et de la main, l’émerveillement devant la nature et le monde donnent sa valeur à la vie humaine – qui touche là à l’universel. La capacité de l’homme à se perdre dans une couleur ou un poème, dans le reflet d’une goutte de rosée sur un pétale de marguerite ou un tableau, dans une représentation théâtrale ou un film, dans une sonate ou la courbe d’une nuque, dans ces mains colorées de pigments apposées sur les parois d’une caverne qui parviennent à nous toucher si intimement, à susciter une émotion si intacte à travers les abîmes de temps… : les douces consolations que le Beau, dans l’art et dans la nature, dispense sont bien plus précieuses que tous les divertissements industriels dont nous nous goinfrons. Or nous perdons – avons perdu ? – cette capacité à nous émerveiller.
D’où le sentiment d’urgence, de fragilité.
Mais il faut aussi du courage.
Parce que l’expérience du Beau n’est pas seulement tout cela, pas seulement édification de soi et d’un monde commun. Elle est aussi bouleversement intime qui nous ravage, remise en cause radicale de soi. Elle réclame son dû : une humilité totale. Le Beau, c’est aussi cela.
Là, il faut sans doute revenir à la citation que j’ai choisie pour ouvrir ce billet. Pierre Jourde, dans son roman La Marchande d’oublies :
La beauté est une apocalypse. Elle nous révèle notre désastre intime et nos odeurs de pied. Elle incendie tout sur son passage.
Peut-être est-ce pour cette raison que tant de nos contemporains semblent à ce point immunisés contre le Beau, paraissent pouvoir vivre sans difficulté dans un monde d’où il a été totalement banni. Cette anesthésie apparente du goût, qui appartient pleinement à ce que j’appelle la société de l’obscène et la culture de l’avachissement, a-t-elle à ce point métastasé les esprits que nous ne sommes plus capables de supporter cette « apocalypse » qu’est la beauté, de vivre ce bouleversement intime et tyrannique ? que nous préférons encore la sous-existence dans le moche ?
Le confort du moche : connu, reconnu.
Le moche qui nous ressemble bien plus que ce Beau à l’effrayante étrangeté.
Ainsi se complaît-on de notre « désastre intime ».
En clignant de l’œil.
Cincinnatus, 14 septembre 2026

J’habite un quartier de Marseille en bord de mer où le neuf n’existe pas et où la nature règne, c’est une bénédiction et une thérapie.
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Heureux homme ! Chérissez et protégez ce sanctuaire.
Cinci
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Bravo !
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Merci !
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