J’ai peur pour toi, ma fille

Eugène Manet et sa fille au jardin, Berthe Morisot (1883)

Voilà bientôt huit ans que tu es entrée par effraction dans ma vie. Huit ans que je te vois grandir avec une fascination mêlée des plus grandes joies et des plus grandes peurs… rien d’original, me diras-tu : les montagnes russes émotionnelles sont le lot de bien des parents. Mais aux succès et tracas quotidiens, s’ajoutent les espérances et les angoisses existentielles. Quand tu cours vers moi en criant « mon papa ! » et que tu te jettes dans mes bras, je t’étreins de toute mon âme… imagines-tu qu’alors, derrière le rideau de cheveux qui m’aveugle et m’étouffe de bonheur, résonnent en moi comme le memento mori susurré par l’esclave ces questions lancinantes qui ne me quittent pas depuis que tu existes : dans quel monde vivras-tu, mon enfant ? et surtout : qui devras-tu devenir pour l’habiter ?

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Les crises de l’autorité

La Mort de Socrate, Jacques-Louis David (1787)

Un député de la Nation frappe un proviseur adjoint de lycée et une CPE, il écope d’une amende de 5 000 euros… qu’il paie donc avec l’argent du contribuable. Voilà ce que vaut aujourd’hui l’autorité de l’institution scolaire : 5 000 euros et le mépris violent de la représentation nationale.
Un député de la Nation achète des drogues dures avec son indemnité parlementaire à un mineur, non seulement il ne démissionne pas mais il est même montré en exemple par son parti et n’écope que d’une peine de 1 000 euros… qu’il paie donc lui aussi avec l’argent du contribuable. Voilà ce que vaut aujourd’hui l’autorité de la loi : 1 000 euros et le mépris goguenard de la représentation nationale.
Et ainsi de suite, ad nauseam.

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Affaire Daoud : un attentat contre la littérature

Femmes d’Alger dans leur appartement, Eugène Delacroix (1834)

Ce billet a été préalablement publié le 17 février 2025 par Le Point, que je remercie sincèrement.

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l’art ouvre une plaie infectée d’absence au flanc de la réalité
Romain Gary, Pour Sganarelle

En août dernier, l’écrivain franco-algérien Kamel Daoud publie Houris, son nouveau roman. Le 2 novembre, j’en débute la lecture ; le 4 novembre, il remporte le prix Goncourt (malgré leur enchaînement chronologique, ces deux événements n’ont probablement pas de relation de cause à effet). J’ai donc lu Houris – ce en quoi je diffère de la plupart de ses critiques.

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L’espace public en archipel

Autodafé sur la Plaza Mayor de Madrid, Francisco Ricci (1683)

Le sentiment le plus puissant de l’humanité, celui qui la meut le plus aisément, c’est la haine.

L’espace public de libre expression et de confrontation des visions du monde et des conceptions de l’intérêt général est l’une des dimensions de la démocratie. Dans l’obscurité de l’intime et du privé, l’individu nourrit sa réflexion et sa pensée, affûte ses arguments et, surtout, remet en question ses propres opinions : « pense contre toi-même » doit être le premier commandement du citoyen. De telle sorte que, lorsqu’il paraît dans la lumière du public, il laisse ses intérêts privés à la porte de l’arène, s’élève à la puissance du citoyen et raisonne à l’échelle de l’universel, avec l’intérêt général pour légitimation de l’action et pour objectif la recherche du juste – dans les deux sens du terme : justesse et justice.

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Fraternité

Le Serment des Horaces, Jacques-Louis David (1784-1785)

Homo sum nil hominum a me alienum puto
Je suis homme et rien de ce qui est humain ne m’est étranger
Térence, L’Héautontimorouménos

Peut-être la grossièreté est-elle la seule incarnation vraie et complète de la fraternité de nos jours.
Gary, L’affaire homme

Le troisième terme de notre devise, qui la conclut et donc l’ouvre ou la clôt, semble toujours un peu décalé par rapport au deux autres, à un autre niveau. Nul débat enflammé, comme à propos de la liberté ; aucune attaque de front, comme au sujet de l’égalité ; tout juste une forme de dédain envers un concept qui passe aisément pour naïf ou illusoire à ses détracteurs… et même, in petto, à certains de ses défenseurs. La fraternité se trouve ainsi reléguée au second plan, comme effacée par le bruit et la fureur que les deux autres principes ou concepts génèrent dans la pensée et dans la discussion. Sans doute parce que la liberté et l’égalité appartiennent pleinement au domaine politique alors que la fraternité se conçoit intuitivement ailleurs, en-deçà ou au-delà du politique. Au point que l’équilibre de la devise puisse être remis en cause par cet ajout en apparence hétérogène.

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Liberté

La Liberté guidant le peuple, Eugène Delacroix (1830)

L’homme est né libre, et par-tout il est dans les fers.
Jean-Jacques Rousseau, Du Contrat social

Le premier terme de notre devise républicaine est peut-être le plus mal compris et le plus mal traité. Quoique (ou puisque) tout le monde l’emploie à tout bout de champ, on lui prête des définitions parfois étonnantes, souvent incompatibles, toujours ambiguës ; ce que certains désignent comme liberté ressemble à s’y méprendre à ce que les autres nomment servitude. Ainsi le concept sert-il des visions du monde, des idéologies et des présupposés anthropologiques radicalement différents. À tel point que, plus on parle de liberté, moins on sait de quoi l’on parle ; et que tout dialogue au sujet de ce concept fondamental finit immanquablement par se perdre dans des abîmes d’incompréhension mutuelle [1].

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Que faire des idéologues fanatiques ?

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Fanatiques de Tanger, Eugène Delacroix (entre 1837 et 1838)

L’idéologue, c’est toujours l’autre. Et pourtant, sans dissoudre le concept dans l’acide du relativisme, nous nous faisons tous, d’une manière ou d’une autre, les petits propagandistes d’une vision de l’homme, de la société et du monde, plus ou moins structurée, plus ou moins assumée, plus ou moins consciente. De ce point de vue, quelle différence entre un dirigeant politique et un fanatique religieux ?
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Déconstruction : la destruction du commun

Vue imaginaire de la Grande Galerie du Louvre en ruines
Vue imaginaire de la Grande Galerie du Louvre en ruines, Hubert Robert (1796)

Ce billet a été publié la première fois le 24 février 2021 sur le blog On Vous Voit, dont je remercie toute l’équipe pour la confiance qu’elle m’a témoignée.

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Tels sont surtout les comédiens, les musiciens, les orateurs et les poètes.
Moins ils ont de talent, plus ils ont d’orgueil, de vanité, d’arrogance.
Tous ces fous trouvent cependant d’autres fous qui les applaudissent.
Érasme, L’Éloge de la folie (1508)

Si la « déconstruction », comme concept ou méthode, vient de Heidegger, elle a été récupérée et développée en France par Derrida, puis a déménagé aux États-Unis avec les adeptes de la brumeuse « French theory », avant de revenir en France comme un boomerang. Elle a perdu à chaque étape tant de sens et de rigueur qu’elle apparaît aujourd’hui comme un salmigondis idéologique que ne reconnaîtrait sûrement pas Heidegger (ni peut-être même Derrida, c’est pour dire !). On est très loin de l’ambition initiale d’émancipation : que, par l’usage de la critique, l’homme ne soit plus la dupe de son propre langage ni de ses catégories conceptuelles [1].
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On achève bien la culture

« Tendre souci » pour les choses du monde, la culture crève. Rien de nouveau, dira-t-on… et « on » n’aura presque pas tort : Arendt, toujours elle, l’avait déjà bien observé et analysé dès les années 1960. Et pourtant, combien l’acuité de la grande philosophe semble juste aujourd’hui, plus encore qu’alors ! Les « philistins cultivés » ont imposé leur utilitarisme mortifère, la marchandisation de la culture et sa réduction à une simple valeur d’usage triomphent dans la société de masse, le processus vital de la société consomme toutes les œuvres culturelles pour alimenter nos désirs de loisirs et de divertissement. Lire la suite…

La culture se fiche des progressistes

Les manipulations des barbares du Progrès, l’accaparement avaricieux du commun au profit d’appétits privés et l’engloutissement dans les divertissements de masse achèvent la destruction de la culture. Devant ces ruines qui furent notre plus précieux héritage et notre plus grande responsabilité, notre ricanement nous interdit de nous prétendre humain. Lire la suite…