Comment meurt la démocratie

La Grèce sur les ruines de Missolonghi, Eugène Delacroix (1826)

« À bas la dictature ! », gueulent les enfants de bourgeois qui n’ont jamais connu le goût amer d’une véritable dictature.
« Siamo tutti antifascisti ! », scandent les militants qui n’ont jamais ouvert un livre d’histoire et se contentent de répéter le catéchisme de leur parti.
Nous ne vivons pas en dictature, pas plus que le fascisme ne frappe à nos portes. Les mots perdent leur sens, en politique plus encore qu’ailleurs (et, comme l’écrivait Romain Gary dans son beau roman Europa, « la fin d’une civilisation, c’est d’abord la prostitution de son vocabulaire »).
Certes.
Pour autant, notre démocratie se porte-t-elle bien ? Non, loin s’en faut : elle est même frappée dans toutes ses dimensions [1]. Et, entre les attaques coordonnées de ses ennemis, l’affaiblissement dramatique de ses institutions et la corruption de la vertu républicaine et de l’imaginaire démocratique tant chez nos dirigeants que dans le peuple, nous basculons inexorablement dans autre chose, un ailleurs, qu’il serait faux et paresseux de ranger rapidement dans des cases toutes faites.

*

Ils sont nombreux, ceux qui haïssent à ce point notre mode de vie, notre culture, notre civilisation (osons les gros mots !), qu’ils sont prêts à tout pour les détruire. Au premier chef, bien sûr, l’islamisme qui, sous ses formes violentes, terroristes, mais également par les stratégies plus sournoises mais diablement efficaces du frérisme, nous a déclaré la guerre… et pourrait bien la remporter. Les centaines de morts depuis des années semblent n’y rien changer. Chaque nouvelle provocation fait reculer un peu plus loin les limites de l’acceptable, sans rencontrer de frein ni de résistance – avec l’aide de complices qui, imbéciles ou traîtres, préfèrent la dhimmitude à la liberté. Chaque nouveau mort ne trouve pour réponse que des marches blanches, des bougies et des nounours.

Comme si on pouvait refuser l’honneur d’être une cible ; comme si on pouvait confondre adversaires et ennemis ; comme si on pouvait décliner la désignation de l’ennemi. À ce stade, la tolérance se mue en un aveuglement suicidaire. Nous ne comprenons plus rien à la signification de nos libertés et nous laissons nos ennemis, aux buts parfaitement explicites, s’en servir pour mieux les détruire. Nous détruire. Et on peut dire qu’ils sont bien aidés par la disparition de toutes les digues, par l’affaiblissement de nos institutions. Les émeutes que nous subissons à rythme régulier montrent toute la tragique impuissance de l’État. Police et Justice, contestées, s’enfoncent dans la crise. L’incapacité de l’État à assurer son rôle premier entre tous, la sécurité des citoyens, marque sa faillite bien plus que tous les indicateurs économiques déjà passablement mauvais.

Tous les piliers s’effondrent. L’École consacre le grand remplacement du mérite par la triche et de l’instruction par l’inculture fière d’elle-même. Avec elle et toutes les autres institutions démocratiques et, surtout, républicaines, ce sont les figures traditionnelles de l’autorité qui s’effacent au profit d’autres, plus laides, plus violentes, plus primaires : la religion, le pognon [2]. Qui corrompent jusqu’au principe même de représentation. On a fait, à grand tort, du vote un synonyme de démocratie, idée ô combien mortifère puisqu’elle réussit à rabougrir l’un et l’autre concept. Le rituel électoral se voit réduit à une parodie, l’offre étant confisquée par une ribambelle de candidats qui, à eux tous, n’épuisent en rien la totalité du champ des opinions politiques ni des familles de pensée. Les représentants ainsi élus souffrent d’un déficit complet de légitimité.

On se moque des États-Unis de Trump comme on se moquait jadis de ceux de Bush Jr : « ah, les Ricains, rit-on, les Amerloques, ces idiots qui élisent des clowns encore plus bêtes qu’eux ! ». En observant avec un minimum de lucidité notre propre classe politique, je ne suis pas sûr que nous soyons les mieux placés pour nous gausser. Incapables de s’élever à la hauteur des événements, les membres de notre classe politique déplorable ne connaissent que la démagogie pour complaire à leurs clientèles. Enchaînés à leurs intérêts privés et à leurs idéologies, ils n’ont cure de l’intérêt général et ne servent que leurs chapelles d’entre-soi. Et pour cela, ils sont prêts à tout… et surtout à n’importe quoi. Nos bonimenteurs n’ont plus honte de rien et débitent des absurdités à longueur de journée, sans même se rendre compte de leur déconnexion du réel.

Le politique a toujours possédé cette dimension spectaculaire avec laquelle les politiques ont toujours joué. Nous avons néanmoins basculé dans autre chose avec des élus obsédés autant par leur réélection que par leur image sur les réseaux sociaux, avec des parlementaires dont les gesticulations obscènes et les propos scandaleux profanent le Parlement, avec un Premier ministre qui, en pleine crise nationale, choisit de recevoir des « influenceuses éducation » pour divulguer ses projets – sinistre réminiscence de la provocation du Président qui avait rendu hommage à Samuel Paty en exhibant, hilare, le portrait de deux débiles –, avec, avec, avec… Les exemples de la nullité abyssale de ceux à qui nous avons dû déléguer notre souveraineté s’accumulent à un rythme effréné.

Sans personne pour la défendre, la souveraineté nationale – qui n’est que l’autre nom de la démocratie – est volontairement sacrifiée au bénéfice des institutions de l’Union européenne, des technocrates imprégnés d’idéologie néolibérale de Berlin, Bruxelles et Bercy, des thuriféraires de la « mondialisation heureuse » et autres membres du « cercle de la raison » qui regardent les fléaux de la désagrégation identitaire de la France, de sa désindustrialisation, de son atomisation territoriale et de l’appauvrissement de sa population à travers leurs tableaux excel depuis leurs salons confortables des centres-villes. Ainsi la France se fait-elle dépecer et les Français dépouiller, avec l’accord explicite de dirigeants politiques inféodés à des intérêts opposés à ceux du pays et qui ne ressentent que mépris pour le peuple.

Quel que soit leur bord, quels que soient leurs prétentions, leurs serments et leurs promesses, ils ont renoncé à la nation, à la patrie.
Pire : ils n’aiment pas la France. Mais ils veulent quand même la gouverner.
Ils ne sont prêts à aimer la France que si elle cesse d’être la France.
Ils la vendent, qui au Qatar, qui à la Russie, qui à la Chine, qui aux États-Unis, qui à l’Allemagne ou à l’UE.
Tous ces maquereaux ne veulent que la prostituer.

Il faut néanmoins être juste. Cette corruption à la fois de la vertu républicaine et de l’imaginaire démocratique ne se limite pas à eux : elle atteint un corps politique, un corps social, une nation déjà en état avancé de putréfaction. Malgré l’optimisme d’Orwell, il n’y a plus guère de common decency dans ce peuple ; malgré les espoirs de Montesquieu, il n’y a guère plus de vertu civique pour animer notre République.

Nos enfants sauvages communient dans l’alliance morbide des rejetons de bourgeois oisifs qui s’ennuient et cultivent des fantasmes révolutionnaires déconnectés de la réalité, et des gamins à qui l’on a lavé le cerveau et bourré le crâne de délires identitaires et victimaires en leur faisant haïr leur pays, la France. Fière de son inculture (en particulier historique), incapable de la moindre distance critique, privée de la richesse de sa propre langue, lobotomisée par sa toxico-dépendance aux écrans et aux algorithmes qui la manipulent, encouragée à se croire la pointe acérée de l’évolution et, à ce titre, légitime à condamner tout ce qui l’a précédée, cette frange de la jeunesse se vautre dans l’idéologie bas-de-gamme qui lui masque le réel.

Mais elle n’est pas la seule.

Les volontés sécessionistes sont des passions largement partagées qui transforment l’espace public de libre expression, composante nécessaire, vitale, de la démocratie, en un archipel de bunkers identitaires, et atomisent la nation en une juxtaposition étanche de chapelles d’entre-soi. Nous vivons dans des mondes parallèles qui, au mieux, s’évitent soigneusement et, au pire, ne rêvent que de se faire la guerre. Une guerre civile larvée, « d’atmosphère », qui n’éclate pas – pour combien de temps ? – non pas en raison d’un inespéré regain de vertu civique dans la nation mais, bien au contraire, parce que nous nous préférons nous réfugier dans l’« à-quoi-bon », le « rien-à-foutre » et le « ras-le-bol », parce que la culture de l’avachissement et le repli sur le privé ont gagné les esprits.

Quel comble ! C’est l’égoïsme et la paresse qui, aujourd’hui, maintiennent l’illusion qu’il existe encore quelque chose comme un peuple et une nation là où ne subsiste en fait que la masse coagulée des monades obnubilées par leur petit confort et leurs intérêts privés.

Les César d’opérette se disputent dans l’arène et cultivent dans cette foule les rêves de césarisme. Rien d’étonnant à cela : l’odeur d’entrailles d’une démocratie agonisante excite toujours les vautours. Cette déliquescence charrie de bien mauvais souvenirs et les comparaisons absurdes fleurissent, pour se faire peur, pour se rassurer ou pour s’exalter, selon l’humeur. Certains, en piètres historiens, se réfèrent à une réécriture opportuniste de la Révolution ou en appellent aux « heures les plus sombres » et à un récit manipulé des années 1930 ; les autres s’imaginent complaisamment vivre en direct l’une des nombreuses dystopies que l’industrie du spectacle produit à la chaîne et que la société de l’obscène et sa confusion entre spectacle et réalité rendent plus réelles que le réel. Un peu de sérieux ! Nous ne jouons pas dans une mauvaise réplique de la prélogie Star Wars, nous n’assistons pas à la chute de la République galactique sous les assauts d’un Seigneur Sith qui conspire pour faire advenir son Empire.

En revanche, nous expérimentons bel et bien un changement de régime.
Ni Empire ni fascisme ni dictature ni tyrannie… les mots et les concepts ont un sens.
Mais ni République ni démocratie, non plus.
Quoi alors ?
Sans doute, comme je l’évoquais il y a plus de dix ans, un mélange détonant d’ochlocratie, d’oligarchie et de technocratie.
Quelles perspectives enthousiasmantes !

Cincinnatus, 2 novembre 2026


[1] Classiquement : 1) régime dans lequel le pouvoir est détenu par le peuple qui l’exerce directement ou le délègue à des représentants qu’il se choisit librement et régulièrement, 2) passion pour l’égalité et 3) espace public de libre expression et de délibération. Voir le billet « Ci-gît la République », publié il y a plus de dix ans et dont celui d’aujourd’hui est en quelque sorte une suite ou une mise à jour.

[2] L’Arioste, dans son Roland furieux, dresse de cette passion qui enflamme les foules l’un des portraits les plus justes :

Le vulgaire, pour dire toute ma pensée, qui n’honore absolument que la richesse, ne voit rien de plus admirable au monde ; il n’estime, il n’apprécie aucune autre chose, ni la beauté, ni la vaillance, ni la force corporelle, ni l’adresse, ni la vertu, ni l’esprit, ni la bonté.

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Cincinnatus

Moraliste (presque) pas moralisateur, misanthrope humaniste, républicain râleur, universaliste lucide, défenseur de causes perdues et de la laïcité, je laisse dans ces carnets les traces de mes réflexions : philosophie, politique, actualité, culture…

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