Des tricheurs…

Le Tricheur à l’as de carreau, Georges de La Tour (1635)

Maître de l’hypocrisie, Prince de l’arnaque, Roi de la triche : mes masques sont autant de secondes peaux.

Le riche comme le pauvre.
La triche a ceci de sublime qu’elle ne nécessite, en soi, aucune mise de départ. Fraude fiscale pour les uns, fraude sociale pour les autres : le système est fait pour en profiter donc j’en profite.
Riche, je fraude : j’use et abuse du pouvoir que me donne mon argent pour tromper le fisc, m’exonérer de l’effort collectif et m’élever bien au-dessus de la condition commune. Je planque mon si cher pognon dans tous les interstices de la loi. C’en devient un jeu, auquel je suis sûr de gagner, presque à tous les coups. Je ne vis plus dans le même monde que les autres – pourquoi diable devrais-je payer pour eux ?
Pauvre, je fraude : déjà que j’ai du mal à remplir le frigo le 12 du mois, je ne vais pas en filer encore plus à l’État, non ? Au contraire, j’essaie d’en tirer le maximum. Un formulaire frelaté par-ci pour toucher plus, un service au noir par-là pour payer moins… ça ne lèse personne et ça m’arrange. Et puis, comme tout le monde le fait, pourquoi pas moi ? Je ne suis pas le genre à me faire avoir, moi. De toute façon, la fraude sociale des usagers, la mienne, est très largement minoritaire : les arnaques à la solidarité nationale viennent bien plus des autres, des professionnels, n’est-ce pas ?

Le politique.
Bonimenteurs, les politiques ? évidemment ! La politique, ce n’est rien d’autre que la triche élevée au rang d’art. Plus c’est gros plus ça passe : quitte à mentir, il faut y aller « franchement ». Alors je n’hésite pas : je peux raconter des mensonges énormes dont la fausseté est très facilement vérifiable… on s’en contrefout ! – mieux : c’est exactement ce qu’on attend de moi. L’intérêt général ? La bonne blague. Chacun sait que ça n’existe pas. Seul compte mon intérêt personnel, que je sers en premier – et généreusement ! Et puis, ensuite, les intérêts de mes amis, de mes clientèles, de mes électeurs, bien sûr ! Il faut bien que je m’en préoccupe, je suis là un peu grâce à eux. Mes mensonges me servent à consolider mon électorat – tous ces gogos prêts à gober n’importe quoi du moment que ça va dans leur sens, que ça flatte leurs opinions déjà arrêtées, leurs préjugés. Dans les partis, nous ne savons plus quoi inventer pour nous débarrasser définitivement de nos histoires, de nos références, de nos idées, de nos principes… toutes ces vieilleries qui nous encombrent. C’est tellement plus facile – et rentable ! – de raconter n’importe quoi pour draguer les crétins capables de nous croire. Et ils sont encore nombreux. Alors pourquoi se gêner ?

L’idéologue.
On me prend pour un dealer alors que je suis un bienfaiteur de l’humanité : je vends de l’espoir, du désir. Je trompe le peuple, certes. Mais toujours avec son consentement. Je lui procure ce supplément de rêve qui lui permet de continuer d’adorer ses chaînes. Mes visions enivrantes révèlent un avenir radieux par la seule puissance des idées – drogues narcotiques de première qualité ! Mes utopies au rabais, façon lanterne magique, montrent un « autrement qu’être du social », des mondes imaginaires qu’on fait semblant de prendre au sérieux. Croire qu’on peut tout changer : la meilleure recette pour que rien ne change. Ça aide à se rassurer. « Ces provisions d’espoir, de rêve et de confiance dans l’avenir qu’il faut aux hommes pour continuer à se soumettre et à subir », comme disait ce bon Romain Gary, qui en connaissait un rayon en matière de supercherie.

Le journaliste.
Quel pouvoir je détiens ! Celui de dire non pas la vérité mais ce qui est vrai : subtile nuance ? Non : c’est moi qui définis ce qui doit être tenu pour vrai. Je choisis, je filtre, je sélectionne et, au passage, j’écris, je réécris, je rajoute ou j’enlève, j’explique et j’interprète. Je délivre l’information, vraie, forcément vraie, puisque je me fais passer pour le simple transmetteur, le messager… surtout lorsque je suis, de fait, le producteur. On ne me croit plus ? On ne me fait plus confiance ? Balivernes ! On m’écoute, on me croit… du moment qu’on est d’accord avec moi. Là est le secret : donner aux gens ce qu’ils veulent, dans leur bulle, dans leur groupe, dans leur communauté. Se tournent vers moi ceux qui savent qu’ils trouveront ce qu’ils cherchent – ne reste plus ensuite qu’à les satisfaire. Infox, intox, mensonges médiatiques, fausses informations, post-vérité et vérités alternatives : des grands mots pour désigner ce que je fais de toute éternité – vendre une réalité joliment empaquetée.

L’élève et l’étudiant.
Vive le contrôle continu : je pratique l’absence stratégique et ne me fais évaluer que sur ce que je suis certain de réussir. La roublardise paie : en choisissant finement un contrôle sur trois, le bac, c’est dans ma poche… avec mention ! Alors j’optimise. Rien de plus facile avec l’IA. J’en use et abuse. Après tout, la délégation de l’apprentissage n’est-elle pas une forme de victoire de l’intelligence ? Je m’adapte parfaitement au monde, à mon monde. Il m’est bien plus rentable de peaufiner un bon prompt qui produira un texte que jamais, en un temps infiniment plus long, j’aurais pu espérer écrire moi-même. Tout ce qui compte, c’est le résultat, non ? Et qu’on ne vienne pas me faire la leçon : la triche est un droit imprescriptible de l’élève et de l’étudiant ! Et ce ne sont pas ces abrutis de profs qui m’en priveront !

L’écrivain.
À moi aussi, l’IA ouvre des perspectives inespérées. Le temps de la création n’est que du temps perdu, improductif. Le vrai temps efficace, il vient après celui, laborieux et inutile, de l’écriture : le temps de la vente. L’objectif, le seul : optimiser les passages sur les plateaux télé. Être vu pour être vendu. Les libraires ne croient qu’au « vu à téloche ». Alors je préfère déléguer à la machine l’écriture de mes livres et me consacrer à m’en faire le VRP. C’est plus rentable ; ça fait plus de fric. Le seul indicateur de la qualité d’un bouquin, c’est son chiffre de ventes. S’il se vend, alors il est bon. Et l’IA fait de bons livres : pourquoi me gêner ? Les lecteurs s’en fichent : ils ne veulent pas connaître l’expérience d’une rencontre avec la personnalité ou l’imaginaire original d’un auteur de chair et de sang ; ils veulent juste de bonnes histoires qui les divertissent – qu’elle soient écrites par moi ou par une machine, peu importe, cela reste de la consommation. Enfin, soyons sérieux : il n’existe rien de tel qu’un « simulacre d’écriture », nulle imposture ni entourloupe avec l’IA… au contraire, même : écrivain, mon métier est, par définition, celui d’un faussaire : j’écoule de la fausse réalité comme d’autres de la fausse monnaie. Finalement, l’IA n’est que le prolongement très naturel mon activité de cocufiage du réel !

À suivre…

Cincinnatus, 28 septembre 2026

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Cincinnatus

Moraliste (presque) pas moralisateur, misanthrope humaniste, républicain râleur, universaliste lucide, défenseur de causes perdues et de la laïcité, je laisse dans ces carnets les traces de mes réflexions : philosophie, politique, actualité, culture…

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