De la triche

Les Tricheurs, Valentin de Boulogne (1620)

Dans un monde où le trucage et les fausses valeurs triomphent partout, la seule certitude qui nous reste est celle des chefs-d’œuvre.
Romain Gary

Tous ventriloques, imposteurs, faux-monnayeurs, nous nous jouons du réel et le transformons en une vaste mascarade. Le remords est devenu étranger, de signer ce qu’on n’a pas produit soi-même. Le plagiat, grand invariant historique de l’homme incapable d’imagination, s’est enrichi d’une nouvelle dimension – la délégation à la machine de ce précieux privilège : le soin de créer. Alors que la machine devrait nous délivrer des autres tâches pour que nous nous consacrions entièrement à l’intelligence et à la création, c’est précisément ce qui est censé nous caractériser en tant qu’êtres humains, ce qui nous élève à la dignité d’homme, ce qui procure un instant de grandeur à nos existences, que nous lui cédons volontairement. Ce renoncement de l’homme à son humanité par l’abandon de soi à une paresse inouïe marque le franchissement d’un nouveau seuil dans la culture de l’avachissement. Le « syndrome de l’imposteur », très à la mode, trouve une réciproque ironique dans cette reddition délibérée à la contrefaçon, dans le soulagement de l’intelligence par les béquilles technologiques.

Nous devons nous défendre, nous devons défendre le monde commun contre les faussaires de toutes espèces.

Et pourtant.

Et pourtant, il y a des triches qui ne sont pas ignobles ni dénuées de grandeur, qui sont même, parfois, des impératifs de survie. Et des tricheurs qui sont des héros.

Tricher avec la scélératesse : vivre la triche comme un avatar de la révolte. Cette révolte qui, Camus l’a si bien dit, l’a si bien écrit, recèle toujours l’affirmation d’un nous. Comme la révolte si tragique des Iraniens qui se jouent, chaque jour, d’un régime qui les assassine, qui trichent avec ses règles iniques, avec ses lois odieuses, qui les enfreignent dans le but de les enfreindre – et ouvrent ainsi un espace étroit de liberté. La triche comme liberté, autonomie.

Tricher avec les identités et les identitaires. Face aux grands prêtres de l’identité qui pourchassent tous ceux qui refusent de se contorsionner dans leurs petites cases, dans leurs caricatures, dans leur idéologie funèbre, il faut tricher, se faire apostat au royaume des usurpateurs d’identité. Tricher avec la triche elle-même, celle de tous ces entrepreneurs de haine qui imposent des imaginaires frelatés à des gamins incultes. Doubler la roublardise en prenant le parti du métissage et de la complexité, en exhibant la beauté et la richesse des identités multiples, mouvantes, choisies. Contre « les brigadiers des racines irréelles » et autres « nécrophiles du martyr »[1], chantons les louanges des traîtres et des tricheurs.

Tricher avec la culture de l’avachissement, en louant l’exigence ; avec la société de l’obscène, en trompant la déshumanisation. Tricher avec les modes, avec les facilités, avec le prêt-à-penser, le prêt-à-lire, le prêt-à-voir. Tricher avec les paradoxes de l’authenticité et de l’anticonformisme qui convergent dans une uniformisation, dans un conformisme à la religiosité niaise.

Tricher avec le réel, avec le Vrai, qui n’est pas toujours, pas forcément, le Beau : l’œuvre comme soulagement du poids du monde, qui permet de survivre. Revêtir la légèreté comme un masque de fête, de carnaval au milieu de la procession funéraire, pour un instant suspendu. L’artiste – le véritable artiste – peuple le monde de ses œuvres de culture pour le rendre vivable, habitable par l’homme. Tricherie terminale de l’escroc de génie : contre le poids du monde, de la vie quotidienne. Contre le lent déclin qu’est toute existence. Tricher avec la mort. La savoir là, présente, qui nous attend avec sa gueule moche. Mais faire semblant, faire comme si ; ultime entourloupe : l’oubli volontaire, l’amnésie de la fin, comme hygiène mentale – l’esquiver avec grâce et une feinte désinvolture, les yeux grand fermés.

Cincinnatus, 5 octobre 2026


[1] Kamel Daoud, Il faut parfois trahir, Tracts Gallimard, 2025.

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Cincinnatus

Moraliste (presque) pas moralisateur, misanthrope humaniste, républicain râleur, universaliste lucide, défenseur de causes perdues et de la laïcité, je laisse dans ces carnets les traces de mes réflexions : philosophie, politique, actualité, culture…

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