Le Triomphe de la Mort, Pieter Brueghel l’Ancien (1562)
Samedi dernier, 7 octobre 2023, cinquante ans et un jour après le déclenchement de la guerre du Kippour, Israël a vécu l’attaque la plus meurtrière sur son sol depuis sa création. Le Hamas, mouvement islamiste qui règne à Gaza, a lancé ses terroristes à l’assaut des villages israéliens avec un seul objectif : tuer le plus de juifs. On compte plus de mille deux cents morts, des milliers de blessés et des dizaines d’otages emmenés à Gaza. Et le bilan de ces pogroms promet de s’alourdir.
La semaine dernière, un figurant politique en mal en mal de notoriété, qui dirigeait jusqu’à il y a peu un groupuscule rassemblant encore un vague quarteron de ce j’appelle les « républicains au milieu du gué » [1], a réussi son coup en faisant le buzz au seul endroit où il existe encore : le miroir aux alouettes des réseaux dits sociaux. Dans un « débat » avec l’épouvantail Zemmour, Amine El-Khatmi a pris le risque, probablement calculé, d’affirmer qu’en cas de duel entre Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen, il voterait pour la seconde. Horreur ! Malheur ! Que n’avait-il dit là ! Twitter – pardon : X, comme il faut désormais appeler ce cloaque – en a déraisonnablement résonné pendant des jours. Bof.
Allégorie de la Simulation, Lorenzo Lippi (vers 1640)
Communisme, socialisme, républicanisme, libéralisme, bonapartisme, royalisme, fascisme, nazisme… quel que soit leur bord politique, aussi nobles ou odieuses soient-elles, la plupart des idéologies en –isme se sont toujours assumées comme telles, leurs partisans s’en sont toujours revendiqués avec fierté, portant haut leurs étendards quitte à (et souvent pour) se castagner avec ceux d’en face. Il s’agit d’entrer dans l’espace public à visage découvert, afin de défendre une vision du monde et un programme politique, de convaincre de la justesse et de la justice de ses vues… voire de s’imposer par la force des armes lorsque celle des arguments ne suffit plus.
L’intelligence réside uniquement dans l’être humain considéré seul. Il n’y a pas d’exercice collectif de l’intelligence. […] L’intelligence est vaincue dès que l’expression des pensées est précédée, explicitement ou implicitement, du petit mot « nous ». Simone Weil, L’enracinement
Le monde merveilleux de « l’intelligence collective »
Les politiques, managers et coaches professionnels n’ont que ce syntagme ridicule à la bouche : l’intelligence collective. À les en croire, il faut l’utiliser/la déployer/l’encourager/lui faire confiance/l’impulser… et autres fadaises ad nauseam : tous les verbes de la langue française et de la novlangue globish vont y passer. Simone Weil en aurait fait une attaque. Pour ma part, je préférerai toujours miser sur la connerie individuelle que sur l’intelligence collective, c’est nettement plus sûr.
Lorsque vous avez été déraciné autant de fois que moi, le problème des racines devient une question de sacs de voyage dans lesquels vous les transportez. Romain Gary, L’affaire homme
Sommes-nous donc des arbres pour, sans cesse, être ramenés à nos « racines » ? La métaphore arboricole me semble toujours suspecte. D’autant plus lorsqu’elle se fait insulte. Ainsi de ces Français « de souche » (on reste dans le forestier) qui se voient requalifiés en « souchiens » dans un petit kakemphaton aussi méprisant que peu subtil. Leurs « racines », parce qu’elles ne seraient que françaises, en seraient infamantes ; au contraire des autoproclamés « racisés » dont les racines, parce qu’elles seraient étrangères, seraient nécessairement glorieuses – et peu importe d’ailleurs qu’elles soient largement fantasmées. Racinés contre racisés : l’affiche fait frémir d’une guerre des identités, des appartenances et des allégeances.
La France en miettes : régionalismes, l’autre séparatisme, Benjamin Morel, Les Éditions du Cerf, 2023.
Le livre en deux mots
Le constitutionnaliste et politiste Benjamin Morel a livré en tout début d’année un ouvrage majeur sur un sujet qui, quoique capital, n’intéresse guère les médias ni l’opinion publique. L’ethnorégionalisme, « l’autre séparatisme » comme le désigne le sous-titre du livre, déchire la France à suffisamment bas bruit et en s’entourant d’une telle image de sympathique folklore que cette balkanisation ne fait réagir personne. Car l’ethnorégionalisme – ou plutôt : les ethnorégionalismes – n’est finalement qu’un identitarisme comme les autres qui cherche à détruire la nation, l’État et la République qu’il souhaite remplacer par des communautés artificielles fondées sur des identités fantasmées.
Le « solutionnisme » est cette idée simpliste selon laquelle tous les problèmes, quelles que soient leur nature et leur complexité, peuvent trouver une solution sous la forme d’algorithmes et d’applications informatiques. Très en vogue dans la Silicon Valley depuis plusieurs années, il s’est largement répandu grâce à ses illusions séduisantes et imprègne dorénavant les imaginaires collectifs, notamment celui de la start-up nation chère à notre Président.
La Belle au bois dormant, illustré par Gustave Doré (1867)
Il n’y a pas un pan de la culture que les Torquemada du slibard ne cherchent à calomnier pour mieux les condamner au nom de leur idéologie mortifère. Après les auteurs classiques, les compositeurs, les statues diverses et variées… les voilà qui, depuis peu, ont décidé de s’attaquer aux contes de fées. À coup de chroniques et podcasts sur les chaînes de télé et les stations de radio complaisantes (France Info, Arte, France Culture et France Inter se font les serviles propagandistes de leur business névrotique), d’articles et éditos dans les journaux et magazines gagnés à leur cause (Télérama, l’Obs, Libération…), et d’entreprises de charcutage par les censeurs ripolinés en « sensitivity readers », la petite musique s’installe : les contes de fées sont réactionnaires et machistes, ils propagent la « culture du viol » et bafouent le « consentement », entretiennent des visions du monde racistes et colonialistes… bref, les contes de fées sont un nouvel avatar du Mal. La bêtise repart en croisade.