Le Voyageur contemplant une mer de nuages, Caspar David Friedrich (1818)
Cher vous,
C’est avec une réticence certaine que je vous sollicite aujourd’hui. Nous partageons la même aversion pour le césarisme, pour le pouvoir solitaire, pour les mensonges rouges sang des hommes providentiels et des sauveurs charismatiques. En bons républicains, nous leur préférerons toujours la collégialité, la discussion, la délibération.
Dessin à la plume du frontispice du manuscrit du Léviathan, offert par Thomas Hobbes à Charles II en 1651
À la fois cause et symptôme de la très grave crise dans laquelle notre pays s’enfonce, l’État subit les attaques répétées de nombreux ennemis ; son action et jusqu’à son essence sont contestées ; ses agents sont méprisés ; ceux-là mêmes qui devraient l’incarner s’ingénient à en saper les fondations. Or l’histoire de la France a ceci de propre que l’État, symboliquement mais aussi très concrètement par l’action de son administration et de ses services publics, est au cœur de la construction nationale française – affaiblir le premier revient immanquablement à fragiliser la seconde, déjà mal en point.
Il ne faut pas grand-chose pour qu’un rituel tourne à la mascarade. Pour que le sacré se profane et que ce qui devrait être choyé ne mérite que d’être raillé. Pour que la ferveur cède à l’amertume. L’élection, procédure symbolique centrale dans nos démocratie modernes – au point que beaucoup, à tort, confondent les deux concepts – est viciée. L’abstention fait gloser, les élus sont méprisés, la représentation n’en finit pas d’être « en crise » (comme si cela voulait dire quoi que ce soit)… mais l’inertie a ceci de confortable qu’elle évite de penser et d’agir. Chaque génération d’élus peut ainsi se montrer plus médiocre que la précédente et trahir plus ouvertement la nation sans que cela n’émeuve grand monde.
Allégorie de la Simulation, Lorenzo Lippi (vers 1640)
Communisme, socialisme, républicanisme, libéralisme, bonapartisme, royalisme, fascisme, nazisme… quel que soit leur bord politique, aussi nobles ou odieuses soient-elles, la plupart des idéologies en –isme se sont toujours assumées comme telles, leurs partisans s’en sont toujours revendiqués avec fierté, portant haut leurs étendards quitte à (et souvent pour) se castagner avec ceux d’en face. Il s’agit d’entrer dans l’espace public à visage découvert, afin de défendre une vision du monde et un programme politique, de convaincre de la justesse et de la justice de ses vues… voire de s’imposer par la force des armes lorsque celle des arguments ne suffit plus.
Lorsque vous avez été déraciné autant de fois que moi, le problème des racines devient une question de sacs de voyage dans lesquels vous les transportez. Romain Gary, L’affaire homme
Sommes-nous donc des arbres pour, sans cesse, être ramenés à nos « racines » ? La métaphore arboricole me semble toujours suspecte. D’autant plus lorsqu’elle se fait insulte. Ainsi de ces Français « de souche » (on reste dans le forestier) qui se voient requalifiés en « souchiens » dans un petit kakemphaton aussi méprisant que peu subtil. Leurs « racines », parce qu’elles ne seraient que françaises, en seraient infamantes ; au contraire des autoproclamés « racisés » dont les racines, parce qu’elles seraient étrangères, seraient nécessairement glorieuses – et peu importe d’ailleurs qu’elles soient largement fantasmées. Racinés contre racisés : l’affiche fait frémir d’une guerre des identités, des appartenances et des allégeances.
Ce billet a été publié pour la première fois dans le numéro 339 (mai 2023) de la revue Humanisme. Je remercie le comité de rédaction d’Humanisme et tout particulièrement Aline Girard et Jean-Pierre Sakoun, coordinateurs de l’excellent dossier « Urgence pour l’école républicaine ».
Il n’existe rien de pire pour les nerfs qu’une réunion de parents d’élèves… sauf, peut-être, une assemblée générale de copropriétaires, et encore. L’irrationnel y domine et fait fuser les idées les plus farfelues. Quoique « les-parents-d’élèves » ne puissent être pris comme une entité monolithique [1], des invariants demeurent d’une école à l’autre. D’abord, l’image déplorable du système scolaire. S’y ajoutent la méconnaissance profonde du fonctionnement de l’école et une cécité complète dès qu’il s’agit de leurs enfants. De ce cocktail empoisonné découlent défiance et volonté d’ingérence alors que l’institution aurait besoin que les parents lui fassent confiance… et restent à sa porte.
Une très grave réforme de l’enseignement professionnel est en train de passer dans l’indifférence générale de l’opinion publique ; hors les enseignants concernés, bien peu de voix s’élèvent contre cette nouvelle attaque envers l’institution scolaire [1]. Le sujet me tient particulièrement à cœur. Peut-être parce que ma mère était prof de math-sciences en lycée pro et que, de l’y avoir vue œuvrer pendant plusieurs décennies, je connais un tout petit peu le milieu ; peut-être, surtout, parce que le dédain dont les LP font l’objet me semble aussi injuste que dangereux alors qu’ils jouent un rôle crucial dans la réindustrialisation de notre pays, dans l’instruction de notre nation et dans la vie de notre Cité.
Ils ont été sous le feu des projecteurs pendant quelques jours, puis en ont été naturellement chassés par une nouvelle actualité – le manège du divertissement informationnel tourne à grande vitesse. Ils ? Les cabinets de conseil auxquels l’administration verse « un pognon de dingue », comme dirait notre Président. Ces dernières années, le recours au « consulting » (c’est plus chic que « conseil ») a littéralement explosé. McKinsey, par qui le scandale est arrivé, mais aussi les fameux Big four – Deloitte, PwC (PricewaterhouseCoopers), Ernst & Young et KPMG –, mais encore le Boston Consulting Group, Capgemini, Soprasteria, Accenture, Havas, Publicis, etc. sont appelés à la rescousse dès qu’il s’agit de concevoir des politiques publiques, de gérer une crise quelconque, de reconfigurer des services et administrations, de créer une nouvelle usine à gaz informatique… En matière de stratégie, de management, de ressources humaines, d’informatique, de communication, de « conduite du changement », il semble devenu impossible de faire quoi que ce soit sans eux. Ils ne sont toutefois que la face la plus visible du racket que subit la fonction publique.