Dire ce que l’on voit

La Parabole des aveugles, Pieter Brueghel l’Ancien (1568)

Le sujet idéal de la domination totalitaire n’est ni le nazi convaincu ni le communiste convaincu, mais les gens pour qui la distinction entre fait et fiction (c’est-à-dire la réalité de l’expérience) et la distinction entre vrai et faux (c’est-à-dire les normes de la pensée) n’existent plus.
Hannah Arendt, Les Origines du totalitarisme (1951)

Une curieuse épidémie se répand dangereusement, qui se manifeste par une nécrose des liaisons nerveuses entre les yeux et la bouche. Nous ne sommes en rien frappés de cécité – enfin, pas tous – mais nous semblons incapables de dire simplement ce que nous voyons. Incapacité à décrire le réel ou refus de nommer les choses telles qu’elles sont, nous nous complaisons dans la position de l’autruche démissionnaire. Nous prenons la méthode Coué au premier degré sur l’air bien connu de Tout va très bien, madame la marquise.

Lire la suite…

Petite missive adressée à mes amis socialistes

Jean Jaurès, photographie par Henri Manuel (1890)

Chers amis,

Je ne suis pas socialiste ; je ne l’ai jamais été. Peut-être suis-je plus… radical – dans tous les sens qu’à pu prendre le terme selon l’époque. Il n’en demeure pas moins que nous avons suffisamment en commun pour que je m’adresse à vous aujourd’hui avec toute la franchise possible. Socialistes, qu’êtes-vous donc devenus ?

Lire la suite…

Une indigestion normative ?

Moïse brisant les Tables de la Loi, Rembrandt (1659)

« Trop de normes ! » « Les normes nous écrasent ! » Ad nauseam
Mais de quoi parle-t-on vraiment ?
Parmi tous les sens qu’il recouvre, le mot « norme » en possède notamment trois dont les multiples confusions entraînent malentendus gênants et manipulations dangereuses.

Lire la suite…

Les lectures de Cinci : l’internationale islamiste

Le frérisme et ses réseaux, l’enquête, Florence Bergeaud-Blackler, Odile Jacob, 2023

Le livre en deux mots

Il y a un an, Florence Bergeaud-Blackler publiait le fruit de décennies de travaux sur les Frères musulmans. L’ouvrage a immédiatement provoqué une vague d’insultes et de calomnies contre l’anthropologue, chargée de recherche au CNRS, y compris venant de chercheurs aux accointances pour le moins critiquables. Contrairement à ses adversaires, auteurs de tribunes diffamatoires, j’ai lu ce livre. Et j’invite tout le monde à en faire autant. Lire la suite…

Fraternité

Le Serment des Horaces, Jacques-Louis David (1784-1785)

Homo sum nil hominum a me alienum puto
Je suis homme et rien de ce qui est humain ne m’est étranger
Térence, L’Héautontimorouménos

Peut-être la grossièreté est-elle la seule incarnation vraie et complète de la fraternité de nos jours.
Gary, L’affaire homme

Le troisième terme de notre devise, qui la conclut et donc l’ouvre ou la clôt, semble toujours un peu décalé par rapport au deux autres, à un autre niveau. Nul débat enflammé, comme à propos de la liberté ; aucune attaque de front, comme au sujet de l’égalité ; tout juste une forme de dédain envers un concept qui passe aisément pour naïf ou illusoire à ses détracteurs… et même, in petto, à certains de ses défenseurs. La fraternité se trouve ainsi reléguée au second plan, comme effacée par le bruit et la fureur que les deux autres principes ou concepts génèrent dans la pensée et dans la discussion. Sans doute parce que la liberté et l’égalité appartiennent pleinement au domaine politique alors que la fraternité se conçoit intuitivement ailleurs, en-deçà ou au-delà du politique. Au point que l’équilibre de la devise puisse être remis en cause par cet ajout en apparence hétérogène.

Lire la suite…

Égalité

Séance de la Nuit du 4 Août 1789, Charles Monnet

La première et la plus vive des passions que l’égalité des conditions fait naître, je n’ai pas besoin de le dire, c’est l’amour de cette même égalité.
Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique II

Le deuxième terme de notre devise républicaine en est la clef de voûte. Et pourtant, des trois concepts, l’égalité est sans doute celui qui subit le plus d’attaques de front car, si personne ne se déclare ouvertement contre la liberté, les opposants assumés à l’égalité ne sont pas rares. Mais faut-il encore savoir de quoi l’on parle puisque, au moins autant que la liberté, l’égalité fait l’objet de tant de détournements de sens qu’il devient difficile de s’y retrouver.

Lire la suite…

Liberté

La Liberté guidant le peuple, Eugène Delacroix (1830)

L’homme est né libre, et par-tout il est dans les fers.
Jean-Jacques Rousseau, Du Contrat social

Le premier terme de notre devise républicaine est peut-être le plus mal compris et le plus mal traité. Quoique (ou puisque) tout le monde l’emploie à tout bout de champ, on lui prête des définitions parfois étonnantes, souvent incompatibles, toujours ambiguës ; ce que certains désignent comme liberté ressemble à s’y méprendre à ce que les autres nomment servitude. Ainsi le concept sert-il des visions du monde, des idéologies et des présupposés anthropologiques radicalement différents. À tel point que, plus on parle de liberté, moins on sait de quoi l’on parle ; et que tout dialogue au sujet de ce concept fondamental finit immanquablement par se perdre dans des abîmes d’incompréhension mutuelle [1].

Lire la suite…

Des victimes et des bourreaux

Le Massacre des Innocents, Nicolas Poussin (v. 1625-1629)

Puisque toutes les vies se valent, alors celle d’un enfant israélien vaut celle d’un enfant palestinien.
Donc, quand des enfants palestiniens meurent sous les bombardements à Gaza, Israël ne vaut pas mieux que le Hamas qui a tué des enfants israéliens.
Il est même encore plus coupable parce qu’il est un État raciste alors que le Hamas est une armée de résistance. »

Ainsi raisonne-t-on dans les manifestations « pro-palestiniennes » et sur les réseaux dits sociaux, ce cloaque que le microcosme médiatico-politique s’obstine à prendre pour le monde réel et où le débat public se cristallise depuis quelque temps autour de ce genre de sophismes ahurissants.

Lire la suite…

Wokisme, néolibéralisme : ces idéologies qui n’existeraient pas

Allégorie de la Simulation, Lorenzo Lippi (vers 1640)

Communisme, socialisme, républicanisme, libéralisme, bonapartisme, royalisme, fascisme, nazisme… quel que soit leur bord politique, aussi nobles ou odieuses soient-elles, la plupart des idéologies en –isme se sont toujours assumées comme telles, leurs partisans s’en sont toujours revendiqués avec fierté, portant haut leurs étendards quitte à (et souvent pour) se castagner avec ceux d’en face. Il s’agit d’entrer dans l’espace public à visage découvert, afin de défendre une vision du monde et un programme politique, de convaincre de la justesse et de la justice de ses vues… voire de s’imposer par la force des armes lorsque celle des arguments ne suffit plus.

Lire la suite…

Il paraît que je ne suis plus de gauche !

Judith et Holopherne, Le Caravage (1599-1602)

Foutredieu, me voilà excommunié ! Chassé de la vieille maison dans laquelle je n’avais pourtant jamais prétendu entrer (pas plus que dans celles d’en face, soit dit en passant). Couvert des insultes les plus humiliantes, des stigmates les plus méprisés, des anathèmes les plus honnis : je suis « réac ! », « facho ! », « droitard ! »…
Qui me voue ainsi aux gémonies ? qui m’inflige ainsi la pire meurtrissure qui soit ? qui m’ostracise ainsi ? qui m’exile ainsi du Camp du Bien©, par un jugement sans appel ?
Mais tous les Saint-Torquemada-de-la-vraie-gauche, tous les grands prêtres de la moraline, voyons !
Pourquoi ?

Lire la suite…