Attention ! Il est dorénavant très très mal vu de souhaiter un « joyeux Noël » à vos collègues, à vos amis, à vos proches comme à vos lointains. Pour être honnête, je dois avouer que ce phénomène n’est pas tout à fait nouveau, que, dans ce monde de dingues, cela fait déjà quelques années que le mot « Noël » sent le soufre et qu’il est préférable de se souhaiter de « joyeuses fêtes » – voire, encore pire, de « belles fêtes », sur le modèle de l’insupportable « belle journée » – pour être sûr de ne vexer personne.
Le Moine au bord de la mer, Caspar David Friedrich (entre 1808 et 1810)
Quoi qu’en disent les négationnistes climatiques qui ont rejoint les autres complotistes divers et variés dans les limbes de la paranoïa, le consensus scientifique est bien établi : nous vivons une catastrophe climatique et environnementale inédite, dont l’activité humaine est la cause directe. Entre réchauffement climatique et extinction de masse, les grands équilibres de notre planète sont en train de s’effondrer sous nos yeux, mettant en péril non seulement l’existence de l’humanité mais de la vie elle-même. Nous le savons, nous le voyons… et nous nous payons de mots plutôt que d’agir.
Le Triomphe de la Mort, Pieter Brueghel l’Ancien (1562)
Samedi dernier, 7 octobre 2023, cinquante ans et un jour après le déclenchement de la guerre du Kippour, Israël a vécu l’attaque la plus meurtrière sur son sol depuis sa création. Le Hamas, mouvement islamiste qui règne à Gaza, a lancé ses terroristes à l’assaut des villages israéliens avec un seul objectif : tuer le plus de juifs. On compte plus de mille deux cents morts, des milliers de blessés et des dizaines d’otages emmenés à Gaza. Et le bilan de ces pogroms promet de s’alourdir.
Le « solutionnisme » est cette idée simpliste selon laquelle tous les problèmes, quelles que soient leur nature et leur complexité, peuvent trouver une solution sous la forme d’algorithmes et d’applications informatiques. Très en vogue dans la Silicon Valley depuis plusieurs années, il s’est largement répandu grâce à ses illusions séduisantes et imprègne dorénavant les imaginaires collectifs, notamment celui de la start-up nation chère à notre Président.
Le Colin-Maillard, Jean-Honoré Fragonard (1750-1752)
Nulle activité n’est aussi sérieuse que le jeu. Il n’est, pour se convaincre, qu’à en observer les meilleurs spécialistes dans leur état naturel, des enfants dans une cour de récréation : le temps passé à définir des règles toujours plus complexes fait partie du jeu lui-même, est un jeu en soi, et puis avec quelle précision, quelle attention, ils s’appliquent à s’amuser… Tout cela est bien connu. Et dorénavant, les adultes eux-mêmes s’ingénient à jouer avec plus d’esprit de sérieux qu’ils n’en mettent à aucune autre affaire. Jeux de rôle, jeux de société, jeux vidéos… quel que soit l’âge, on assume pratiquer ces activités dont la variété semble avoir explosé. Ainsi ne se limite-t-on plus au Trivial poursuit ou au Monopoly avec les mômes les week-ends pluvieux, au rituel du rami le dimanche après-midi chez mamie, au poker du vendredi soir avec bières et cigares, ni aux tripots de plus ou moins grand style. Le jeu, seul ou en société, (re)devient pratique noble, et même revendiquée. Plus profondément encore, le ludique semble s’étendre à bien des domaines demeurés jusque-là hors de son influence.
je vais vite très vite j’suis une comète humaine universelle je traverse le temps je suis une référence je suis omniprésent je deviens omniscient L’homme pressé, Noir Désir (1997)
Tu es un homme pressé. Très pressé. Obsédé par la performance dans tous les domaines, tu ne perçois le temps que comme une donnée purement quantitative qu’il te faut assujettir, quoi qu’il en coûte. Parce que le temps, ça coûte : c’est de l’argent. Le culte du dieu-pognon, religion partagée par tous, t’impose sa Loi, « TU NE PERDRAS PAS DE TEMPS », avec en note de bas de table, en police taille 2 : « tout temps perdu sera facturé selon le barème défini dans les conditions générales d’utilisation, etc. ».
Noli me tangere, Hans Holbein le Jeune (1532-1533)
L’agressivité règne depuis longtemps comme mode hégémonique de relation à l’autre – ce qui n’empêche pas que le phénomène continue de croître et de s’aggraver. Tout semble se passer comme si un esprit de suspicion généralisée s’était abattu sur nous.
I wish I was special You’re so fucking special But I’m a creep I’m a weirdo What the hell am I doing here? I don’t belong here
Radiohead, Creep
J’avais dix ans quand le mur est tombé et vingt-deux lorsque les tours se sont effondrées. Entre les deux, j’ai grandi dans ces années 1990 qui devraient rester, aux yeux des historiens de demain, comme un temps étrange, suspendu – une respiration… ou plutôt, peut-être, ce moment où l’Histoire paraît, a posteriori, retenir son souffle.